Atelier de formation théorique : « Le consentement: qui, quoi, comment? »

L’introduction théorique proposée lors de l’atelier est reproduite et complétée dans ce compte-rendu (sources, compléments). Elle est suivie d’un compte-rendu des discussions qui ont eu lieu lors de l’atelier. Enfin, une bibliographie complémentaire est proposée. Une page d’informations sur les violences sexuelles, moins théorique, est disponible sur ce blog.

Viol, violences sexuelles: chiffres et définitions

Un fait social massif et largement impuni

On assiste lors des dernières années à une recrudescence des plaintes portées pour viol. Sur les cinq dernières années, les viols dénoncés aux autorités ont augmenté de 18 % (12.768 faits en 2014), tandis que les plaintes pour viols sur mineurs ont grimpé, dans le même temps, de plus de 20 % (6 936 faits répertoriés en 2014) [source]. Ces chiffres ne signifient pas que les viols sont en augmentation, mais bien que les survivant.e.s portent davantage plainte qu’auparavant.

Combien de femmes et d’hommes déclarent être survivant.e.s de viols ou tentative de viol au cours de leur vie ?

Ces chiffres proviennent de l’enquête Contexte de la sexualité en France (Bajos & Bozon, 2006), qui fait référence sur les violences sexuelles en France, et dont vous pouvez consulter les résultats complets ici:

  • 16% des femmes et 5% des hommes déclarent avoir subi des viols ou des tentatives de viols au cours de leur vie (3 fois plus de femmes que d’hommes).
  • 1 jeune femme sur 10 de moins de 20 ans déclare avoir été agressée sexuellement au cours de sa vie.

Combien de femmes déclarent avoir survécu à un viol chaque année ?

98 000 personnes majeures dont 83 000 femmes majeures sont victimes de viols ou tentatives de viols par an (0,5% des femmes).

Combien de femmes violées connaissent leur agresseur ?

83% d’entre elles connaissent leur agresseur :

  • 31% des auteurs sont connus mais ne font pas partie du ménage de la victime ;
  • 31% des auteurs sont les conjoints vivant avec la victime au moment des faits ;
  • 21% des auteurs font partie du ménage mais ne sont pas le conjoint ;
  • 17% des auteurs sont inconnus de la victime.

98% des agresseurs sont des hommes, 2% sont des femmes.

Le viol touche de façon égale tous les milieux sociaux. L’idée que le viol n’arriverait que chez les autres, voire serait l’apanage de l’autre et de l’étranger est donc totalement fausse, et nourrit bien souvent un imaginaire raciste tel qu’il s’est exprimé suite aux agressions de Cologne (vous pouvez lire cet article sur cette question).

Combien de survivant.e.s portent plainte ?

11% des victimes seulement portent plainte, et 13% déposent une main courante. [source]

En 2010, il y a eu 1356 condamnations pour viols et 8 235 condamnations pour atteintes sexuelles. Les condamnations pour viol représentent, en 2010, 50,1% des 2706 condamnations prononcées pour crime. Dans 98% des cas pour ces crimes, la peine privative de liberté est la règle. Les peines sont en moyenne de 8,9 ans (perpétuité exclue). [source]

Ces chiffres posent le problème de la correctionnalisation du viol. En effet, lors du dépôt de plainte, le viol est souvent requalifié en agression sexuelle afin de désengorger les tribunaux et d’accélérer le traitement de l’affaire. C’est ce dont témoigne l’enquête de Jobard et Maillard publiée en 2015 intitulée Sociologie de la police. Selon les sources journalistiques, la correctionnalisation des viols concernerait 50% à 80% des cas de viols.

Selon les chiffres officiels, 1 viol sur 50 serait condamné en France d’après les données de la gendarmerie couplées avec celles de l’INSEE. La chaîne entre la déclaration qui est très rare jusqu’à la sanction des agresseurs témoigne du tabou et de l’impunité enjoint les victimes à se taire et les violeurs à continuer à violer. Cependant, la déclaration comme la plainte pour viol et le nombre de condamnations dépendent de ce qu’on entend par viol !

Définitions juridiques et définitions féministes des violences sexuelles

Comment définir les violences sexuelles?

Harcèlement sexuel : le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, ou créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante. Est assimilé au harcèlement sexuel le fait d’user (même de façon non répétée) de toute forme de pression grave dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte de nature sexuelle, que celui-ci soit recherché au profit de l’auteur.e des faits ou au profit d’un autre.

Exhibition sexuelle : le fait d’imposer une exhibition sexuelle (une partie sexualisée du corps dénudée, ou un acte sexuel comme la masturbation) à la vue d’une personne non consentante dans un lieu accessible aux regards du public.

Agression sexuelle : toute atteinte sexuelle (attouchements, caresses, baiser, pénétration…) commise avec violence, contrainte, menace ou surprise.

Viol : selon la définition légale, le viol désigne tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui, par violence, contrainte, menace ou surprise. (Il peut s’agit d’une pénétration orale, vaginale ou anale, et cela comprend la pénétration digitale ou par un objet). Le viol est un crime puni de 15 ans de réclusion criminelle, voire plus en cas de circonstances aggravantes (rapport d’autorité ou conjugalité, minorité de la victime, …).

Quelle est l’histoire de la criminalisation du viol en France ?

Le viol devient un crime et fait l’objet d’une définition précise avec la loi du 23 décembre 1980.

 

C’est seulement en 1992 qu’un arrêt de la Cour de Cassation énonce que le consentement entre époux ne vaut que jusqu’à preuve du contraire: il reconnaît ainsi l’existence du viol conjugal. Cela devient une circonstance aggravante en 1994, circonstance étendue aux anciens conjoints ou concubins en 2006. Cependant, la présomption de consentement de l’époux-se ne disparaît dans la loi qu’en 2010!

Quels sont les éléments qui doivent être pris en compte dans une définition féministe du viol ?

1. Les moyens qui permettent d’imposer un acte de nature sexuelle

Les critères de « violence, contrainte, menace ou surprise » relèvent de la définition légale en France (les définitions varient selon chaque pays). Les féministes s’accordent cependant pour définir plus simplement les agressions sexuelles et le viol comme des actes de nature sexuelle non consentis (elles peuvent en revanche avoir des conceptions différentes de la notion de consentement).

En effet, un viol ou une agression sexuelle peut se produire en l’absence de violence, menace, contrainte ou surprise: cela peut être du chantage affectif, de la culpabilisation (« tu n’es pas normale », « tu es la seule de tes amis à dire non »), de l’insistance, ou le résultat de la sidération de la victime qui ne peut pas se défendre, ou encore dans le cas d’agressions sexuelles sans contact physique, le fait juste de se trouver là.

2. La nature de l’acte de nature sexuelle imposé

En France, l’interprétation juridique de la définition d' »atteinte sexuelle » exige qu’il y ait un contact pour qualifier des actes de nature sexuelle non consentis d’agression sexuelle. Ce n’est pas le cas dans tous les pays, et l’on peut adopter une définition plus large que la simple définition légale (exposition forcée à des actes sexuels de façon réelle ou virtuelle par exemple, exhibitions diverses…) pour évoquer ces formes de violences.

Certain.e.s préfèrent parler de « viol » pour toutes les formes d’agressions sexuelles (attouchements, frottements, cunnilingus, masturbation …), en abandonnant les critères de pénétration ou de contact, qui ne disent pas grand chose de la violence subie par la victime. Il ne s’agit pas forcément de remplacer la notion légale, mais de pouvoir parler de « viol » à partir de la façon dont la victime perçoit son agression.

3. La notion de traumatisme attachée aux violences sexuelles

Le viol n’implique pas nécessairement un traumatisme « dont on ne pourrait jamais se remettre ». Cette vision de la victime « idéale » qui se serait battue jusqu’à l’épuisement et serait détruite pour le restant de ces jours s’inscrit pleinement dans la culture du viol : si un.e survivant.e ne remplit pas ces critères, c’est qu’elle était forcément un peu consentante. Virgine Despentes, écrivaine post-féministe, raconte le viol qu’elle a subi dans King Kong Théorie et affirme: « j’ai fait du stop, j’ai été violée, j’ai refait du stop ». Elle invite les femmes à ne pas céder à la peur du viol et aux entreprises de culpabilisation omniprésentes à l’encontre des femmes.

Du fait de ces entreprises de culpabilisation, le fait pour un.e survivant.e de nommer un viol un viol peut prendre du temps, parfois 10 ou 20 ans. Ces dernier.e.s sont libres de donner la définition qu’ils souhaitent à la violence qu’illes ont vécu, et cela peut évoluer au cours du temps.

Qu’est-ce que la culture du viol?

La culture du viol est un ensemble d’énoncés, de croyances et de discours présents dans les sphères aussi bien juridiques, politiques, artistiques et culturelles qui reposent sur la présomption de consentement des femmes et l’idée que les femmes sont sexuellement disponibles,  encore la naturalisation de la violence masculine.

La culture du viol s’exprime donc dans plusieurs champs.

1. le traitement policier et juridique du viol

La parole des victimes est sans cesse remise en cause, avec souvent des questions sans aucun rapport avec la qualification des faits. Certaines victimes du viol ont déclaré que le procès était plus dégradant que le viol lui-même.

Récemment en Belgique, un violeur a bénéficié d’une suspension de prononcé (c’est-à-dire qu’il n’a pas été condamné), parce que le tribunal a considéré qu’il avait simplement « mal interprété les signaux envoyés par la victime ».

Pour obtenir une preuve de leur viol, la victime de viol est censée chez le médecin aussitôt après le viol pour témoigner de lésions vaginales. Or, qui est assez fort.e pour remettre son corps à un médecin aussitôt après un tel trauma ? De plus, un viol n’implique pas nécessairement une lésion vaginale, étant donné la plasticité de cet orifice.

La correctionnalisation du viol fait partie de la culture du viol en minimisant les faits criminels, en garantissant aux violeurs une peine moins lourde et en remettant en cause ce qu’ont subi des femmes: le viol est alors jugé comme un délit, et non comme un crime, et il ne peut plus être désigné par ce terme.

C’est en partie pour ces raisons que si peu de femmes décident de porter plainte.

2. La banalisation et l’érotisation du viol

Des productions audio-visuelles, des films porno mainstream, certaines publicités, des œuvres de cinéma, de littérature, de peinture ou de musique, contribuent à développer l’imaginaire de la femme « pleine de vices » qui ne demanderait en fait que ça.

Le 27 mars 2015, la Mécanique ondulatoire à Paris a programmé le groupe Viol, qui fait l’apologie du viol de manière brutale et explicite. La salle a annulé le concert suite à la mobilisation d’associations féministes et d’élus.

On peut citer aussi plusieurs « coachs séduction » et « pick-up artists« , qui expliquent (parfois dans des conférences rémunérées) comment toucher ou coucher avec des filles sans leur consentement, parfois avec des spécificités selon leur nationalité.

3. Responsabilisation des victimes et victimisation des coupables

Une récente enquête témoigne du fait qu’un grand nombre de Français pensent que la tenue des femmes ainsi que leur comportement est un appel à un rapport sexuel qu’elles sont donc en parties responsables d’une agression… Virginie Despentes résume cette entreprise de culpabilisation par la formule « impossible de violer cette femme pleine de vices ».

La victimisation des coupables est également monnaie courante : c’est l’idée très répandue selon laquelle des vies d’hommes sont brisées à cause de fausses déclarations de femmes « prétendument violées ». C’est totalement erroné dans les faits ! Comme le rappelle Clémentine Autain, à l’initiative du « manifeste des 313 » en 2012, ce cas est statistiquement très minoritaire (il est équivalent à la proportion de fausses plaintes dans les autres types délits et crimes). Il s’agit donc d’un argument brandi à tour de bras pour réduire les femmes au silence et à la culpabilité.

4. L’apologie du viol et l’humour

L’apologie plus ou moins explicite du viol est également un registre courant de la culture du viol. On entend parfois des discours tenus par les personnes les plus proches de nous selon lesquels « il faut bien se forcer de temps en temps » (en particulier dans le cadre conjugal).

L’apologie du viol est un discours qu’on retrouve souvent dans les milieux étudiants. Le « second degré » est souvent utilisé pour justifier ces provocations aux agressions sexuelles et au viol qui sont pourtant punies pénalement par l’article 24 de la loi sur la presse. Ainsi, en 2011, l’Association Sportive de Sciences Po Paris placarde des affiches présentant un de ses membres qui déclare qu’il « n’aime pas le sexe consenti » pour annoncer une de ses soirées. Richard Descoing, l’ancien directeur de cette école, a affiché son soutien à cette affiche en dénonçant la « police du rire ».

5. Le tabou et le silence qui entourent le viol

Paradoxalement, le tabou et le silence qui entourent le viol font partie de la culture du viol. Virginie Despentes décrit le viol comme une « blessure d’une guerre qui doit se jouer dans le silence et l’obscurité » (p.38). Despentes raconte qu’elle a cherché des informations et autres histoires sur le viol dans les livres. Elle écrit « Prison, maladie, maltraitances, drogues, abandons, déportations, tous les traumas ont leur littérature » (p.41). Sauf le viol.

Dans le livre After Silence : Rape and my Journey Back, Nancy Raine, une anthropologue américaine et victime de viol, utilise le terme « rape quietism » ou un silence particulier au viol. Elle explique qu’il est difficile d’écouter les histoires de violence contre les femmes parce qu’on veut croire que c’est une chose du passé. Les espaces dans lesquels on peut parler du viol servent seulement à faire taire les victimes.

On peut comparer ce processus social à l’attitude du violeur visant à la faire taire pendant le viol. Le manque de visibilité des histoires et des victimes de viol renforce les sentiments de honte et de culpabilité des survivant.e.s. C’est précisément pour briser le tabou et la honte que Clémentine Autain a initié le « manifeste des 313 » en 2012.

6. Le parcours du combattant des survivant.e.s.

Des enquêtes sociologiques empiriques sur les violences en milieu militant ainsi que l’expérience personnelle montre l’économie inégalitaire de la parole suite à des viols. En effet, le violeur va alerter tout le groupe du fait qu’il est victime d’une rumeur déshonorante et infondée. A l’inverse, la victime ne va pas oser parler car le viol est le seul crime où la victime se sent coupable, et qu’elle craint de ne pas être crue. C’est ainsi que s’instaure souvent une solidarité masculine autour de l’agresseur, qui se dit victime d’une machination. Des filles peuvent rallier ce camp. La survivante peut se retrouver esseulée et culpabilisée, traitée de menteuse… La victime devient donc coupable et est doublement punie.

Il en va de même lorsque victime et agresseur partagent le même groupe d’amis. La victime peut se voir reprocher son agressivité envers le violeur par des personnes qui ne savent pas ce qu’il s’est passé.

Parfois survivant.e et agresseur évoluent dans le même milieu professionnel. La victime est donc dans l’incapacité à porter plainte ou même à « outer » l’agresseur sous peine de pénalisation professionnelle.

Un.e survivant.e de viol peut être confronté à une nouvelle agression dans des cas où, alors qu’il ou elle cherche précisément le soutien d’un.e soignant.e, d’un.e psychologue ou d’un.e psychanalyste, il se heurte à la violence d’un discours qui remet en cause ce qu’il.elle a subi, la réalité du viol ou celle de son absence de consentement.

Dans le cadre du discours médical et de la culture du viol, on peut souligner les problèmes posés par une partie de la tradition psychanalytique par exemple, dans laquelle l’interprétation des violences sexuelles, et en particulier de l’inceste, est fortement marquée par la culture du viol: c’est le cas de la théorie du complexe d’Oedipe chez Freud (dont la genèse est relatée ici), qui fait l’hypothèse d’un désir de l’enfant pour des personnes adultes, et en particulier celles de sa famille. La pédiatre et psychanalyste Françoise Dolto est allée jusqu’à affirmer qu’il ne pouvait y avoir viol dans les cas d’inceste, car si l’enfant n’était pas consentant, il dirait « non ».

On voit bien la continuité avec les différents éléments de culpabilisation de la victime dans la culture du viol. Appuyer des mythes sur le viol aussi communs que « elle le voulait un peu », « c’est elle qui l’a séduite » ou « elle n’avait qu’à se défendre » à une notion théorique comme celle d’inconscient peut habiller ces mythes d’une aura scientifique particulièrement dangereuse.

Quand on sait la difficulté et le temps qu’il faut pour témoigner, un tel discours est d’une extrême violence. L’emprise exercée par le professionnel est telle qu’il est difficile de fuir, mais de tels propos, s’ils sont malheureusement fréquents dans notre société en raison de la culture du viol, enfreignent les principes déontologiques que doivent respecter les soignant.e.s lorsqu’ils les opposent à la parole de victimes venues chercher un soutien.

On peut également rappeler deux choses fondamentales pour appréhender la notion de consentement:

  • quand bien même ce désir serait une réalité (c’est évidemment rarement le cas, mais dans les situations où une personne est violée ou agressée à l’occasion d’un rendez-vous amoureux, ou dans des cas de viols conjugaux, la victime peut se sentir coupable d’avoir ressenti, à un moment ou un autre, du désir, ou d’avoir été dans une démarche de séduction, alors même qu’elle n’a pas consenti), le désir et le consentement sont deux choses tout à fait différentes. Le consentement ne peut se nicher dans un « inconscient » que la victime devrait explorer pour trouver les soi-disant véritables raisons de son agression ou de son viol: le consentement doit être conscient, volontaire et éclairé.

  • le fait de ne pas se défendre lors d’une agression ou d’un viol n’a rien à voir avec le fait de consentir. On peut être tout simplement pris.e par surprise, ou, de façon plus complexe, se trouver dans une situation de sidération – un mécanisme psychologique de défense étudié et bien documenté par les études sur le traumatisme – dans laquelle, face au danger, l’activité psychique se trouve paralysée, et ne peut plus engager de réaction de défense, ni même parler ou crier pour exprimer son non-consentement.

La théorie féministe autour du consentement

Comment les rapports de pouvoir peuvent-ils affecter le consentement?

Céder face à une insistance pour obtenir une relation sexuelle, est-ce consentir? Les féministes s’accordent pour dire que céder n’est jamais consentir. Le consentement n’est évidemment pas valide, et cela ne fait pas des femmes des complices de leur oppression: refuser leur coûterait simplement trop cher.

Toutefois, dans certains cas, la pression peut être implicite plutôt qu’explicite (pas de « allez, tu es coincée ou quoi? ») et collective et sociale plutôt qu’exercée par un individu de façon volontaire (l’injonction à trouver un compagnon ou un mari, la nécessité d’avoir un soutien financier, la crainte de perdre une opportunité professionnelle en cas de refus…).

Certaines féministes considèrent qu’à partir du moment où il existe un rapport de force entre deux groupes, on ne peut pas parler de consentement sexuel (de la même façon qu’on considère que le consentement n’est pas valide pour un enfant face à un adulte): Andrea Dworkin avance ainsi que le consentement ne peut pas exister, compte-tenu des rapports de genre, dans le cadre d’une relation hétérosexuelle (on peut lire une réflexion sur cette position ici). Des théoriciennes lesbiennes radicales, comme Monique Wittig, insistent sur le poids de l’hétérosexualité obligatoire sur le consentement. On trouve même l’idée d’une violence inhérente aux relations hétérosexuelles chez des féministes hétérosexuelles comme Catharine MacKinnon.

Plusieurs situations font cependant débat, en particulier le cas de la prostitution: est-ce qu’il y a une négation du consentement en raison de la contrainte financière ou bien est-ce une stratégie pour tirer des bénéfices matériels de l’injonction à l’hétérosexualité sans les inconvénients du mariage? Faut-il traiter, sur le plan juridique et politique, le cas de la prostitution à part, sans parler des contraintes économiques et des rapports de pouvoir qui affectent le consentement également au sein du couple?

Si l’on retient comme simple critère le consentement, comme le fait Gayle Rubin dans Surveiller et jouir (1984), on risque d’évacuer la prise en compte de ces situations de domination.

Peut-on consentir quand on est enfant? La loi française elle-même n’est pas claire sur le sujet: d’un côté, on a un délit d’atteinte sexuelle sur mineur de 15 ans (c’est-à-dire de moins de 15 ans) parce qu’on considère qu’il/elle ne peut pas consentir, de l’autre un délit d’agression sexuelle et un crime de viol qui sont aggravés par l’âge de la victime. En droit français, on distingue de fait une situation où l’enfant « n’est pas forcé », « consent » mais où son consentement n’est pas valable (ce qui semble contradictoire), de l’autre une situation où l’enfant est victime d’une agression par violence, menace, surprise ou contrainte, critères insuffisants comme on l’a vu, et remplacés en général par la notion de consentement dans la jurisprudence.

Un mouvement important s’est par exemple mis en place dans les années 1970 pour obtenir l’abaissement de la majorité sexuelle. Il s’agissait en particulier d’harmoniser l’âge de la majorité sexuelle pour les relations hétérosexuelles et l’âge de la majorité pour les relations homosexuelles; toutefois, les propos des mouvements militants sur cette question ont parfois été clairement favorables à la pédophilie en général, et plusieurs scandales d’abus sexuels sur mineurs ont mis en cause ces revendications.

La question du consentement ne peut donc se penser sans prendre en compte les rapports de pouvoir qui structurent les relations interpersonnelles tels que les rapports de race, de genre, de classe, mais aussi le rapport entre valide et invalide. Sur le plan individuel, on peut donc souligner l’importance de toutes les précautions pour s’assurer du consentement de l’autre, la prise en compte de ses propres privilèges dans une relation intime pour ne pas en faire une arme contre l’autre, et l’action collective plus globale contre les oppressions.


Compte-rendu des discussions

La formation théorique a été suivie de la rédaction, par chacun.e, d’un petit papier, qui devait répondre à la question « Que vous évoque le consentement? ». Nous reproduisons ces papiers, avec les discussions qu’ils ont suscitées.

Définitions

– Accord explicite, fait d’être en accord pour une relation sexuelle.

– Consentement : être prêt à le donner, demander recevoir.

– Consentir, c’est différent de faire céder par marchandage ou par manipulation dans le processus relationnel.

– Consentir et l’alcool ou les drogues : il faut poser la question des niveaux de conscience.

– La valeur/signification du consentement varie selon l’âge (mineur légal) mais aussi d’autres cas à penser ?

– Le consentement ne concerne pas que la volonté ou non d’un rapport sexuel mais aussi le comment de l’acte.

– Viol : l’appropriation du corps de l’autre.

– Consentement : implique un accord formulé sans ambiguïté. Face à une personne en situation d’ignorance (ex : jeunes ; minorité sexuelle) ou de vulnérabilité (physique, ex : personne saoule ; psychologique, émotionnelle, ex : traumatisme, deuil, chagrin intense, angoisse…), on ne peut pas parler de consentement libre.

On souligne le problème de la socialisation, de la culture du viol : peut-on vraiment s’en déprendre ?

Selon les personnes, il faut privilégier l’autodéfinition : certaines peuvent avoir des relations sans désir, mais cela peut devenir du consentement.

Témoignages et questions ouvertes

Voir un homme nu, son père, à l’âge de cinq ans qui vous fait un exposé d’anatomie à partir de ses propres parties génitales. Se voir imposer par son frère des câlins non souhaités. Subir une menace de viol de celui-ci. Se rappeler avoir joué au docteur avec sa propre sœur étant petites. Être la plus âgée et réaliser que même à 4 ou 5 ans, on peut peut-être avoir commis un viol.

Est-ce que des enfants de cinq ans peuvent commettre un viol ? La question serait plutôt: pourquoi est-ce que la plupart des gens à cinq ans jouent au docteur? En dehors des images sociales, il y aurait une libido chez les enfants, qui peut s’exprimer violemment si on ne réfléchit pas dessus, ce qui se passe à l’âge adulte. La question de la sexualité se pose tôt mais ne pose pas dans les mêmes termes entre enfants de même âge ou non.

Il est difficile de donner un sens à son passé. Parfois, on ne peut pas dire qu’on n’a pas consenti mais on ne dirait pas oui à la même chose aujourd’hui. Il y a une focalisation sur les traumatismes.

Cela peut être culpabilisant de reposer sans cesse la question : on finit par se dire qu’on n’a jamais consenti. Il est essentiel de se questionner sans cesse pour s’adapter à son évolution personnelle. Mais il ne faut pas que ce soit une injonction à relire ce qui s’est passé avant avec des grilles de lecture nouvelles.

Il y a un potentiel libérateur à penser des traumatismes qui n’étaient pas reconnus comme tels. Mais il faut faire attention à la victimisation extérieure, qui consiste à faire penser, systématiquement, à toutes les victimes, qu’elles ont des traumatismes.

Est-ce qu’on peut choisir d’avoir une relation sexuelle avec quelqu’un.e pour lui faire plaisir ?

L’habitude, est-ce que c’est une forme de non consentement ? Il y a un effacement de la question derrière. On peut penser aux rencontres sur internet : l’échange virtuel est censé déboucher sur une consommation. Idem quand on va chez quelqu’un.e.

L’habitude fonctionne dans les deux sens : c’est aussi une plus grande connaissance de l’autre, de ses envies. Mais l’habitude peut relever de l’automatisme, d’un état d’inconscience. Dans une relation, ça peut prendre la forme de violences conjugales, voire des viols.

Dans le cas du travail du sexe : on peut être consentant.e et faire le choix d’avoir une relation sexuelle, pas forcément pour son propre plaisir. Il ne faut pas faire d’amalgame entre consentir et désirer.

Le problème du « oui »

Contrat, problème de la communication entre les partenaires. Focus mis sur le « non » alors que le « oui » est tout aussi problématique

On met beaucoup l’accent sur dire non mais pas sur le fait de dire oui. Comment faire pour savoir ce dont on a envie ? Il est difficile de donner son consentement même quand on est au fait avec ses envies. Il y a à cet égard une zone grise entre le oui et le non.

Dans une certaine conception de consentement, on ne pourrait consentir que si on est à l’écoute de soi, ce qui suppose une démarche à faire. Cela pose la question des premières relations sentimentales et/ou sexuelles, lorsque ce cheminement n’a pas encore été effectué. Mais on n’est pas obligé.e de savoir ce qu’on veut. On peut être en recherche constamment.

« Just say no » : il y a une injonction à dire non quand on est femme (exemple de la nudité et de l’empowerment). Il est parfois difficile de dire oui alors qu’on a envie de faire quelque chose et que ça nous serait bénéfique. Il y a une invisibilisation du oui sincère et en pleine connaissance de cause. Si on s’attache au non, on oublie tous les moments où on a dit oui et on voulait dire oui. Il est tout aussi important de se rendre compte qu’on a réussi à consentir sincèrement, surtout que cette question peut surgir sur le tard.

De trop nombreux discours cèdent à la facilité / généralisation (si ce n’est surtout) expliquer qu’il faut dire son consentement (et surtout son absence) plutôt que sensibiliser les gens à demander le consentement. Pourtant la question de la verbalisation faisant problème, il me semble essentiel de sensibiliser les deux parties.

En contexte médical

Faire croire que les patients n’ont pas d’avis à donner sur une opération, un traitement… puisque c’est « pour votre bien ». Culture du viol dans les internats de médecine.

La culture du viol est présente dans les services médiaux : le médecin serait plus compétent que le patient pour juger de ce qu’il convient de faire avec son corps. Dans la médecine généraliste, on ne pose pas toujours la question des limites du patient, « est-ce que je peux t’examiner, est-ce que je peux te toucher? « .

Quelles propositions, méthodes ou conseils?

Réécrire le script d’un rapport sexuel ; pouvoir dire non à tout moment. Autant avant que pendant, j’ai toujours eu l’impression de subir un impératif du genre « maintenant que tu es là, c’est un peu tard pour dire non ».

Mettre en mot ses propres limites, pour soi et pour l’autre / connaître ses propres limites pour dépasser celles des autres.

Le respect des envies de chacun : savoir accepter un refus ; accepter qu’un « non » (verbalisé ou non) soit non-négociable. Respecter le corps de l’autre et ne pas se l’approprier.

Connaître ses envies peut passer par un double processus : un processus individuel (ex: psychanalyse) et/ou une prise de conscience collective. Il y a un apprentissage nécessaire, ce qui explique pourquoi tant de viols sont commis en début de relation.

C’est dans la relation qu’il faut se poser la question le plus souvent, mais sans que cela devienne artificiel. On peut interpréter le langage non verbal d’autant plus sûrement que la question du consentement a déjà été évoquée dans la relation. Cela peut paraître moins violent d’exprimer des souhaits, des fantasmes ou l’absence de fantasmes, quand on a parlé de consentement.

Parler, avant, pendant, après « l’acte », les moments intimes. Redemander. Dire ce qu’on voudrait, verbaliser ses fantasmes. Être à l’écoute du langage non-verbal.

« Je ne sais pas », c’est non. Il n’y a pas de zone grise: il faut toujours préférer le non.

Il y a parfois un moment romantique, puis un retrait du consentement, ce qui peut engendrer de la culpabilité de la part de celle/celui qui dit non. C’est plus facile quand le partenaire est à l’écoute. Il faut faire bouger les modèles de relation pour faciliter les discussions sur le consentement. C’est la question qui doit se poser dans la société hétéro-patriarcale. Ainsi, la culpabilité est attachée à la construction sociale de la féminité. Il y a une responsabilisation systématique. De même, le « je t’aime » est stigmatisé du côté du féminin. Tout l’appareil sentimental du romantisme serait du côté féminin.

On prend souvent le non comme quelque chose contre soi, alors qu’on peut être soulagé d’entendre un non. Cela enlève aussi de la culpabilité du côté de celui qui reçoit le non, même si on peut avoir à passer par la phase « explications ». Percevoir le non, non pas contre nous mais pour l’autre. Mais dans un contexte hétérosexuel, les deux ne sont pas forcément égaux face à l’acceptation du non.

Une bonne manière d’oser dire non est de le dire d’une manière complètement ridicule, ce qui met l’autre dans une situation de doute: assumer le non abrupt, qui est finalement moins abrupt que la dramatisation. Sinon, on est condamné.e au « non mais… ».

Autres dimensions

La question du consentement ne résout pas tout. On peut avoir envie de quelque chose qui se révèle finalement traumatisant.

De même, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise personne mais toujours des actes qui ont des conséquences traumatiques ou non.


Articles et billets sur la culture du viol

– Les résultats de l’enquête sur les représentations du viol, réalisée en 2015 pour l’association Mémoire traumatique et victimologie: infographie.

– Sur le blog Antisexisme, deux séries d’articles qui proposent une approche du viol par les sciences humaines:

(1) Les cultures enclines au viol et les cultures sans viol:

  1. Les études interculturelles. Article

  2. Le cas de la culture occidentale. Article

  3. Alcool, fêtes & viol. Les fraternités étudiantes aux États-Unis. Article

(2) Mythes autour du viol:

  1. Quels sont ces mythes, qui y adhère? Article

  2. Les conséquences pour la victime. Article

  3. Les mythes sur le viol restreignent la liberté des femmes. Article

  4. Conséquences sur la propension au viol. Article

  5. Les mythes sur le viol dans les médias. Article

– Sur le blog Genre!, une série d’articles “Parler du viol”:

  1. Pour une critique féministe des procès pour viol. Article

  2. Parler du viol: Un enjeu de pouvoir. Article

  3. Parler du viol: La parole des victimes. Article

– Sur le blog Crêpe Georgette, de très nombreux billets, courts et militants, sur la question des violences sexuelles:

  • Comment lutter contre le viol. Billet

  • Les mythes, les idées reçues et les préjugés autour du viol. Billet

  • Je n’ai pas porté plainte et je vous emmerde. Billet

  • Les agressions sexuelles du Nouvel An, des crimes sexistes à l’instrumentalisation raciste. Billet

  • Le non-consentement féminin est-il excitant? Article

  • Qu’est-ce que le consentement féminin dans l’hétérosexualité? Article

  • De la tolérance envers le viol. Billet

  • Culture du viol et disposition du corps des femmes. Billet

  • Les fausses allégations de viol sont rares. Billet

  • Comment être une bonne victime de viol? Billet

– Sur Les Questions composent:

– Le tumblr “je connais un violeur” [TW: témoignages de viols]. Ici

– Le blog BD “projet Crocodile”. Ici

– Le documentaire “Viol, elles se manifestent”, réalisé par Clémentine Autain [TW: témoignages de viol]. Ici

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