Sur la non-mixité en milieu militant : atelier-débat

Mercredi 15 novembre, Les Salopettes ont organisé à l’ENS un atelier-débat autour du thème de la non-mixité en milieu militant (féministe surtout, mais pas que !). L’atelier s’est ouvert sur une présentation théorique et historique de Léa Védie, doctorante en philosophie politique à l’ENS de Lyon. Ce qui suit est notre prise de notes de son intervention.

Le bureau restreint des Salopettes est non-mixte* depuis cette année, ce qui a été une source d’incompréhension à l’école. Le but de cette présentation n’est pas tant de reprendre les objections à la non-mixité et d’y répondre que de reprendre l’histoire de la non-mixité féministe. Voir notamment comment s’articule cette non-mixité avec les autres non-mixités. Mutation de la non-mixité féministe dans les années 1990-2000 autour des questions de genre ont amené les féministes à repenser leur pratique de la non-mixité.

Il faut faire la distinction entre deux types de pratique : non-mixité et séparatisme. La non-mixité n’est pas le séparatisme.

Le séparatisme est revendiqué par différents mouvements militants : principe selon lequel le groupe opprimé devrait vivre séparément du groupe qui l’opprime. Dans les mouvements féministes il a pris la forme entre autres du séparatisme lesbien, qui prône le lesbianisme comme mouvement politique, moyen de se séparer radicalement des hommes et de se délivrer du sexisme.

Cette idée est très différente de la non-mixité : une séparation qui n’est pas totale mais partielle, considérée plutôt comme un outil que comme un principe. Il faudrait ménager dans la lutte certains espaces qui permettent à certain·es membres d’un groupe qui subit une oppression de se réunir entre elleux. Cet outil est utilisé par les mouvements féministes depuis années 70. Ils ont en commun le fait de prôner cette non-mixité comme quelque chose de symbolique de leur mouvement.

C’est surtout une pratique emblématique des mouvements féministes depuis la 2e vague féministe, mouvements de type MLF (Mouvement de Libération des Femmes), autour du slogan « Le personnel est politique », critique les limites de luttes qui revendiquent uniquement l’accès aux femmes des droits, pour réclamer un changement beaucoup plus profond. Cette pratique est emblématique d’un féministe radical, mais elle n’apparaît pas ex nihilo.

« Le personnel est politique. »

C’est quelque chose de déjà pratiqué avant par le féminisme 1ère vague, un féminisme de lutte pour l’accès à des droits politiques et des droits civiques. Il apparaît comme un choix stratégique possible au sein des organisations. Il y avait certains événements non-mixtes, d’autres mixtes mais avec des mesures restrictives pour les hommes cis (cotisation plus chère, pas d’accès aux postes dirigeants).

  • En fait contexte très fort de privation des droits pour les femmes : sont par plein d’aspects dépendantes des hommes (posséder un journal, voter une loi à l’assemblée par exemple leur est impossible). Elles sont donc contraintes de faire du lobbying auprès d’hommes pro-féministes.
  • Emblématique d’un féminisme radical, entend changer en profondeur les structures de la société. Féminisme qui s’attaque à tout un ensemble d’oppressions avec une ambition révolutionnaire.

La non-mixité n’est alors pas du tout un marqueur entre féminisme réformiste et féminisme radical. Radical = prône une révolution des mœurs à travers l’abolition du mariage, le contrôle des naissances… Souvent mixte mais ont parfois des discours extrêmement misandres (ex : Madeleine Pelletier). Militantes très isolées politiquement : très peu soutenues, donc n’avaient pas forcément les moyens ni les possibilités de créer des gros groupes de femmes pour militer entre elles.

Cela change à partir du MLF dans les années 70, la non-mixité devient cohérente avec une radicalité de son projet politique, une radicalité du projet révolutionnaire. Slogan du MLF : « Changer la vie, ici et maintenant ». Il y a désormais continuité entre non-mixité et radicalité politique. C’est le mouvement le plus emblématique de cette période et qui symboliquement et politiquement reste la référence de l’époque.

« Changer la vie, ici et maintenant. »

Printemps 1970 : première grande AG en non-mixité à Vincennes, qui donne naissance à ce qu’on appellera ensuite le MLF. Se pense en termes de révolution : on veut un changement radical de l’ordre établi, réinvention de la société de 0 pour supprimer tout ce qui est exploitation domestique, viol… Révolutionnaire au sens où doit pouvoir changer la manière dont on vit, à la fois de manière immédiate (vie maintenant) et dans toute la dimension famille, parentalité.

S’oppose à 2 choses :

  • Féminisme réformiste, qui se contente de militer pour l’obtention de droits. Objection du MLF : la structure sociale reste la même
  • Révolution telle que la prônent les organisations marxistes révolutionnaires. Ce n’est pas le cas du MLF : analyse du pouvoir comme quelque chose de diffus, présent dans toutes les interactions qu’on peut avoir avec les autres.

Le MLF est en fait une nébuleuse d’un ensemble de petites organisations peu centralisées. Il n’y a pas vraiment d’unité du mouvement, mais des pratiques qui se retrouvent d’un groupe à l’autre. AGs : les femmes décident d’organiser collectivement des actions. En parallèle de ces AG, groupes de parole non-mixtes, aussi appelés groupes de conscientisation : il s’agit de parler de son expérience, des expériences qui ont trait à l’intime, au quotidien. Le mouvement de libération de la femme est très critique envers le marxisme, trotskisme, critiquent leur caractère doctrinal, leur côté abstrait. Veulent y substituer des choses qui ont trait au concret et à l’expérience personnelles

Deux objectifs des groupes de parole

  • Forger des solidarités féminines, entre les femmes en tant que femmes, invention d’une sororité, désigne une solidarité politique entre les femmes (féminisation de fraternité). Développement d’une conscience de classe sur le genre, réclament le passage du sexe en soi au sexe pour soi. Modèle marxiste de la conscience de classe avec comme enjeu de dépasser l’isolement des femmes dans les foyers (Beauvoir).
  • Découvrir ce que l’expérience a de partagé = prendre conscience que beaucoup de nos sentiments négatifs ne sont pas des données d’ordre personnel mais la manifestation d’une condition commune, d’une situation partagée. Propre au MLF et au Black Feminism : au début pensaient qu’elles étaient folles, maintenant elles savent ce qui se passe. Remise en cause d’une conception traditionnelle du politique pouvant s’appliquer à certaines sphères et pas à d’autres. En fait l’intime est l’endroit où une grande partie de l’oppression s’exerce, où le plus de violence s’exerce, donc il faut penser l’expérience personnelle comme une expérience partagée. Important dans les discours des féministes de la 2e vague et dans la manière dont elles vont parler de la non-mixité.

A travers la génération du MLF, deux fonctions de la non-mixité qui se dégagent mais pas forcément pensées comme étant distinctes par les militantes.

  • Chercher à créer une bienveillance a priori, une bienveillance mutuelle sous-tendue par cette idée de sororité. Correspond à l’espace safe aujourd’hui. Conçue comme une condition structurelle pour atteindre cette bienveillance mutuelle a priori
  • Rechercher une autonomie collective des femmes : décider de leurs propres modalités d’émancipation. Deux idées derrière :
    • « Ne me libérez pas, je m’en charge » : sortir du statut de minorité au sens juridique des femmes, attaché à la condition des femmes
    • Seules celles qui ont un intérêt direct à leur libération peuvent agir en vue de leur libération.

* la non-mixité du bureau restreint signifie qu’il est fermé aux hommes cis. Cette décision a été votée lors de l’AG de rentrée 2017.

Débat / questions

Autour de la non-mixité et de ce que c’est exactement (ex des Alcooliques Anonymes : peut-on parler de non-mixité ?)

« Comment les mouvements intègrent les problématiques de genre (transidentité) ? »

Retour sur la comparaison avec les Alcooliques Anonymes

« C’est les exclu·es qui excluent » : remarque sur cette potentielle volonté d’exclure les gen.tes qui excluent le reste du temps.

Remarque sur les féministes différentialistes : n’est-ce pas le risque que de tomber dans l’essentialisme ?

Question : « Expériences de groupes non-mixtes hors Europe et U.E ? » Interrogation sur l’effet maternant de groupes féministes occidentaux sur les groupes de femmes des pays colonisés. Intersectionnalité. Exemples d’utilisation purement politique de la non-mixité, pas seulement en milieu féministe.

Question : « Dire que les hommes féministes n’existent pas fait partie de la non-mixité ? » Distinction parfois soulevée entre féministe et pro-féministe. Débat sur le fait que les hommes cis subissent les retombées du sexisme (notamment autour du terme d’oppression).

Sur le sujet des femmes de catégorie populaires : interrogation sur le sens de la question. Ex : comment les femmes peuvent parler d’un sujet de manière égale malgré les catégories sociales différentes.

Expériences de non-mixité ? Accord sur le mot « jubilation » par plusieurs participantes. Une autre personne soulève des enjeux plus graves que la jubilation : témoignage sur une association de femmes victimes de violences conjugales, il semble qu’il y ait des espaces où la non-mixité soit nécessaire, question de survie (cas d’attouchement). Remarque sur la nécessité par exemple des groupes de parole trans. Mais n’empêche pas l’organisation de réunions pour les proches.

Concept d’auto-défense : pouvoir agir ou réagir. Prise de conscience de la possibilité d’agir.

Remarque : tension entre homme en tant que groupe social et homme en tant qu’individu.

Complémentarité des deux types d’espaces, mixtes et non-mixtes.

Merci à tou·tes les participant·es !

Pour plus de références théoriques sur le sujet, nous vous renvoyons ici.

 

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