A propos Les Salopettes

Les Salopettes est l'association féministe de l'ENS de Lyon.

« Être féministe et en relation avec un mec cis » – Compte-rendu de l’atelier du 21.03.19

– Présentation des membres

– Présentation des gestes de facilitation de la parole

– Retour sur la semaine de cyber-harcèlement

 

Point juridique : en cas de cyber-harcèlement, il est difficile de porter plainte en raison de la multiplicité des harceleur-ses, de l’absence de preuves et des propos ambigus. Il existe cependant quelques recours :

1) Pensez toujours à faire des captures d’écran, avant de supprimer les posts.

2) Appelez une ligne d’écoute sur le cyber-harcèlement, qui saura vous aiguiller juridiquement (notamment). Nous avons appelé celle-ci : 0800 200 000 (tenue par l’association E-Enfance ; l’association s’occupe surtout du cyber-harcèlement à l’école, mais elle a quand même pu nous renseigner)

3) N’hésitez pas non plus à appeler votre commissariat, qui pourra vous renseigner précisément sur les démarches juridiques possibles (main courante ou plainte), en fonction de votre situation. Le commissariat du 7e s’est montré particulièrement bienveillant avec nous, tant au téléphone qu’au moment du dépôt de la main-courante ; les personnes que nous y avons rencontrées ont pris très au sérieux notre cas.

 

INTRODUCTION : PRÉSENTATION DU TEXTE

– Autrice : Corinne Monnet (abregée CM par la suite de ce CR), féministe blanche anarchiste et radicale. La brochure « A propos d’amitié sexuelle et d’hétérosexualité » (sur les relations non-exclusives) est un de ses textes principaux. Elle a aussi écrit un article dans le n°19 de Nouvelles Questions Féministes (« La répartition des tâches dans la parole »), qui analyse la répartition de la parole et défend l’importance de la non-mixité.

→ Ces deux articles/brochures sont disponibles sur le site infokiosque (http://www.infokiosques.net )

– L’ouvrage : brochure extrait du recueil Au-delà du personnel. Pour une transformation politique du personnel (1997), qui rassemble des textes écrits majoritairement par des autrices. Thème : « Le privé est politique » ; plaide une transformation politique de nos vies intimes, sans laquelle tout projet de société anti-autoritaire ne peut être que caduc. Questions abordées : Quelle est la fonction de l’hétérosexualité dans une société patriarcale ? Peut-on vivre selon ses valeurs en dépit des pressions sociales ? Comment appliquer le féminisme dans sa vie quotidienne ? En quoi la monogamie bénéficie-t-elle aux hommes ? Y a-t-il des hommes de gauche quand il s’agit des femmes ?

– Dans l’intro de la brochure (p. 3-4), CM explicite sa posture. Quelques aspects importants :

1) Son texte est avant tout un témoignage

2) il présente ses interrogations sur l’amour, l’hétérosexualité, l’exclusivité dans le cadre d’une société hétéro-patriarcale

3) Elle interroge l’opposition entre la nécessité des changements collectifs (« Il n’y a pas de solution individuelle des femmes à l’oppression ») et la marge de manœuvre individuelle (qui permet d’agir dans une certaine mesure sur la réalité sociale, – voir la notion d’agency en sciences sociales, ndlr).

– Sources théoriques : plusieurs autrices sont citées dans la brochure :

1) Le féminisme matérialiste ; cite la revue NQF, revue historiquement rattachée au féminisme matérialiste et au MLF. Revue qui existe dep 1970s. Féminisme matérialiste = féminisme d’inspiration marxiste, pour qui l’oppression des femmes est avant tout économique et matérielle, l’objectif de l’hétéropatriarcat étant l’exploitation économique des femmes. Selon cette théorie, la catégorie « femme » a été créée pour rendre possible l’exploitation économique de ce groupe social (constructivisme social radical).

2) La pensée séparatiste lesbienne (Monique Wittig ♥ ♥ ♥, cf. La pensée straight, 1992, trad. 2001), qui affirme que la différence entre les sexes n’est pas biologique mais socialement construite pour permettre l’oppression d’un groupe subordonné (les femmes). Pour échapper à cela, les féministes séparatistes lesbiennes proposent aux femmes de séparer leur vie de celle des hommes, afin de sortir de la catégorisation. Dans La Pensée Straight, Wittig écrit de manière provocatrice : « les lesbiennes ne sont pas des femmes » (car en n’ayant pas de relations avec des hommes, elles échappent à la catégorisation « femme »).

3) Susan Sturdivant, psychologue féministe (Susan Sturdivant, Les femmes et la psychothérapie. Une philosophie féministe du traitement, 1992)

4) Les théoriciennes du care, comme Carol Gilligan (Carol Gilligan, Une Voix différente, 1982), qui questionnent l’existence d’une éthique spécifiquement féminine : les femmes ont-t-elles des aptitudes spécifique au soin ?

NB. Définition du care selon Carol Gilligan : le care « se définit par un souci fondamental de bien être d’autrui et centre le développement moral sur l’attention aux responsabilités et à la nature des rapports humains)

→ Sur l’histoire des féminismes, voir le récent Que sais-je de Florence Rochefort : F. Rochefort, Histoire mondiale des féminismes, 2018, 124 p.

– Présentation des extraits

1) Choix de vie relationnels : une histoire de goût (p. 5-7, de « Nombre de personnes reconnaissent que l’éducation », à « si l’on ne questionne pas nos « goûts » affectifs et sexuels ? »)

2) Redéfinition féministe de l’autonomie (p. 9-10, de « Ce qui fait souvent sourire dans l’idée d’autonomie », à « des conséquences de l’oppression et de la subordination »)

3) Se créer sujet (p. 11-12, de « Les femmes doivent donc se prendre comme objets », à « sur le plan de l’estime de soi, de la liberté et du potentiel de signification personnelle. »)

4) La non-monogamie responsable (p. 16-18, de « Toutes ces réflexions », à « ce n’est pas propre à la non-exclusivité »)

5) Remettre en question la mythologie de l’amour (p 16, de « Il y a plusieurs modes d’aimer », à « qui y croit profondément et sincèrement ? » + p. 19-20, de « On parle aujourd’hui de monogamie sérielle », à « une personne donnée et à un moment donné ? »)

6) La notion d’amitié sexuelle (p. 22-24, de « L’amour brouille fortement la lucidité de jugement », à « je suis heureuse qu’elle/il en ait d’autres que moi. »)

7) La nécessité de la solidarité entre femmes (p. 13-14, de « L’isolement classique des femmes », à « Elle est à construire et à créer » + p. 26-28, de « Je vais maintenant essayer de montrer », à « sans que les hommes y perdent quelque chose ? »)

8) Remise en question de l’hétéropatriarcat (p. 20 à 22 de « Ainsi, la socialisation masculine permettra aux hommes » à « Les hommes ne sont pas des agents passifs du patriarcat, mais bien actifs. »)

9) Amour et hétérosexualité (p. 33-34, de « Pascale Noizet distingue l’amour des agressions », à « une hétérosexualité féministe doit pouvoir la miner quelque peu. »)

10) La contradiction entre féminisme et hétérosexualité (p. 35-37, de « Ma question principale portait évidemment sur la contradiction », à « la vie de quelque homme que j’aiderais à s’en sortir »)

11) La possibilité d’une hétérosexualité non oppressive (p. 37-39, de Je suis donc finalement arrivée à considérer », à « la considérant comme simple préférence sexuelle. »

12) La place des hommes dans l’hétérosexualité féministe (p. 39-40, de « Quel plaisir de lire le texte de Stevi Jackson », à « leur partenaire ou les hommes dans l’ensemble ».)

 

DISCUSSIONS PAR PETITS GROUPES A PARTIR DES EXTRAITS

 CR DE LA DISCUSSION – MISE EN COMMUN

NB : j’ai retranscrit aussi fidèlement que possible les paroles prononcées lors de la discussion, je m’excuse par avance si j’ai mal formulé les idées (j’ai souvent dû reformuler) ou oublié des passages. J’espère au maximum ne pas avoir trahi ce qui s’est dit.

Les prises de parole ont été anonymisées à l’aide d’initiales choisies de manière aléatoire, sans lien avec le nom de la personne. De plus, une même personne a pu être à différents moments anonymisée avec deux lettres différentes.En l’absence de marquage de genre à l’oral, nous avons adopté le principe de précaution de genrer de manière inclusive la personne s’exprimant, par exemple : « je suis futé-e »

Disclaimer : la brochure tout comme la discussion a été majoritairement centrée autour des concepts de homme et femme. Si la parole de personnes trans binaires a pu être entendue et plus facilement intégrée à la discussion, il reste notable qu’une large invisibilisation des personnes non-binaires est à déplorer.

Répartition de la parole

 Sur une cinquantaine/soixantaine de personnes, 28 personnes se sont exprimées à l’oral, dont :

– 3 personnes à 4 reprises

– 3 personnes à 3 reprises

– 7 personnes à 2 reprises

– 13 personnes à 1 reprise

De nombreuses autres personnes se sont exprimées grâce à des gestes, pour exprimer leur accord ou désaccord.

 

1) Choix de vie relationnelle : une histoire de goût (p. 5-7, de « Nombre de personnes reconnaissent que l’éducation », à « si l’on ne questionne pas nos « goûts » affectifs et sexuels ? »)

– A : paradoxe : l’autrice parle du fait d’être guidé-e par des goûts, mais aussi de « choix » (choix de vie, choix relationnels, choix d’être non-exclusive et bisexuelle). Pour elle, même les goûts résultent du système hétéropatriarcal (être en relation avec un mec cis répond à un « devoir féminin » imposé par la société hétéopatriarcale) ; d’où la nécessité de les interroger, de les remettre en question. Postulat qui pose plusieurs questions :

– Dans quelle mesure devrait-t-on renoncer à des relations avec des hommes cis ?

– Que se passerait-t-il si on faisait ce choix ?

– Est-ce qu’il est même possible de le faire ?

– Groupe qui souligne aussi le côté fatiguant d’être en relation avec un mec cis (« devoir d’éducation », injonction à la pédagogie)

– B : ça me fait penser à Bourdieu, qui dit que les goûts et les couleurs sont des constructions culturelles (voir notamment La Distinction, ndlr) : les classes populaires/les classes aisées ont des goûts différents (ex la classe bourgeoise, qui aime les expos de peinture et la musique classique). Est-ce que cela fonctionne de la même manière pour l’hétérosexualité ? (c’est la société qui nous le présente comme un goût, alors qu’en fait on est formaté-es pour) → hétéronormativité !!!!!!!

– C : J’ai l’impression que plus la déconstruction avance, plus j’ai une emprise sur mes goûts ; avant, j’avais l’impression de ne pas contrôler de qui je tombais amoureuse, alors que maintenant, je me rends compte dès le départ que « ça ne va pas être possible » ! (phrase qui est revenue très souvent dans le groupe) LOL MDR de la salle

– D : la question du coup c’est : « comment éduquer les hommes ? Comment les aider à se déconstruire ? » Moi en tant que femme trans, j’ai eu tendance à vouloir déconstruire mes partenaires, parce que j’en ai besoin au quotidien… Mais c’est fatiguant. Est-ce que la solution ça ne serait pas plutôt d’éviter de construire, tout simplement ? → Grand rôle de l’éducation.

– Autre chose : plus la déconstruction avance, plus on a tendance à chercher des personnes du même niveau de déconstruction que soi

– E : Moi je ne pense pas qu’on puisse déconstruire un homme. J’ai plus d’espoir pour la génération à venir, mais assez peu pour la nôtre. Selon moi, il n’y a rien dans ce système capitaliste qui puisse permettre de construire un homme capable de respecter les femmes. Par exemple les jouets restent encore super genrés, c’est super dur de trouver un jouet pour un petit garçon qui ne soit pas basé sur la force !

– F : Je suis plus nuancé-e, je pense qu’on peut faire les deux en même temps. Ayant travaillé-e dans une école maternelle, je vois bien que dès 2-3 ans, la construction des genres est déjà bien ancrée. Pourtant j’ai de l’espoir : avec des rencontres on peut changer, moi j’ai beaucoup changé au cours de ma vie, certaines rencontres m’ont fait prendre conscience qu’il existait d’autres possibilités que de me conformer au modèle.

– G : je voulais signaler que les IMS (Interventions en Milieu Scolaire) peuvent jouer un rôle important pour déconstruire les stéréotypes !

– H : moi je suis assez optimiste par rapport à notre génération : j’ai l’impression qu’on est la première génération à avoir ce type de questionnements

– I : Pour répondre à E, un tips de cadeau : j’ai un demi-frère de 10 ans, du coup je lui offre des bouquins avec des personnages principaux féminins… ou bien y a les KAPLA (LES KAPLA C’EST GÉNIAL ARG C’EST TROP BIEN) Lol dans la salle

 – J : Beaucoup d’hommes n’ont pas conscience que les femmes sont harcelées, etc. ils n’ont pas conscience parce qu’ils n’entendent pas ce qu’on entend, ce qu’on subit, ce qu’on vit, ce qu’on voit. Ca me met en colère quand un homme me dit qu’il ne me croit pas quand je lui parle de ça. Mais en même temps moi j’ai pas envie de passer ma vie en colère ; je crois qu’il y a des hommes qui sont capables d’écouter, mais pas tous.

 

2) Redéfinition féministe de l’autonomie (p. 9-10, de « Ce qui fait souvent sourire dans l’idée d’autonomie », à « des conséquences de l’oppression et de la subordination »)

– A : on a surtout parlé de nos expériences perso. Au-delà des expériences personnelles et des orientations sexuelles, on a remarqué que deux aspects égermaient :

1) la possibilité/l’envie d’être autonome malgré le fait d’être dans une relation de couple ; opposition/paradoxe entre d’un côté une forte envie d’être autonome et indépendantes, et de l’autre le fait de ne pas arriver à être seule. Comme si l’amour dans un couple pouvait nous faire perdre toute autonomie (crainte).

B : c’est aussi le cas dans des relations de non-couple : même quand je suis pas en couple je regrette de ne pas l’être, j’ai besoin d’être en couple avec quelqu’un-e

2) C : Même dans une relation non-hétérote, on peut ressentir cette forme de non-autonomie (et en souffrir) : même dans les relations lesbiennes, j’ai l’impression que le modèle hétérosexuel s’applique.

A : à la fin, on a bcp parlé de la pression d’être en couple pour construire quelque chose sur le long terme (comme but dans la vie : « si à trente ans tu n’es pas avec quelqu’un-e, tu as raté ta vie, c’est super triste… »). Cela nous pousse à nous mettre en couple avec des blaireaux, même si on est pas heureux-se avec eux.

D : Quelles solutions ? On a réfléchi à plusieurs possibilités :

1) Parvenir à être heureux-se hors du couple

2) Importance de faire apparaître dans la culture des figures positives de vieilles femmes seules, pour cesser d’avoir peur de ça → Goliarda Sapienza, L’Art de la Joie, 1998 (existe aussi en livre audio!)

3) recomposer ses cercles relationnels, s’autoriser à le faire, s’autoriser à ne plus perdre du temps avec des personnes qui n’en vaillent pas la peine, à savoir les mecs relous (concorde souvent l’entrée dans des milieux féministes)

3 bis) dans le même genre, revalorisation de l’amitié au sens large et des relations entre femmes ou non-binaires (vues comme « moins importantes » que l’amour).

E : Je rajoute une référence : la série (Netflix) Grace et Frankie (avec Jane Fonda!! Big love sur elle) : deux femmes ont chacune un mari, qui sont amis (elles se détestent), mais elles apprennent à 70 ans que leurs maris sont ensemble depuis 20 ans ; elles finissent par vivre ensemble → super série pour donner la foi dans le célibat et la vieillesse féminine !!

F : depuis tout à l’heure on parle beaucoup de couple et de célibat, mais je voulais aussi ajouter qu’il existe d’autres formes de relations, comme le polyamour (le « truple »). L’autonomie pour moi, c’est justement le fait de n’être ni en couple, ni célibataire. Si ça se passe mal avec un-e de mes partenaires, je peux toujours aller en voir un-e autre, pour avoir du soutien émotionnel. S’il y a un problème dans une des relations, les autres partenaires aident à aller mieux ; c’est un véritable soutien, ça permet de ne pas se retrouver seule face à une histoire qui est en train de s’arrêter.

G : sur les femmes vieilles et seules, autres réf :

→ Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes, 2018 (possible de le lire en ligne aux éditions Zones, ndlr)

→ Plusieurs épisodes du podcast La Poudre évoquent ce thème.

H : être en relation avec plusieurs personnes permet en effet d’être plus libre, parce que tu investis moins dans une relation ; ça permet d’être plus honnête avec nous-même par rapport à ce que la relation nous apporte.

I : encore une réf : ça peut paraître éloigné, mais ça me fait penser à la vidéo de Science Étonnante (Youtube) sur les « coûts irrécupérables » (et non les « couilles irrécupérables » xD). En gros les coûts irrécupérables c’est quand tu as vachement investi dans un truc, du coup tu n’as pas envie de le jeter / d’arrêter de t’investir dedans même si ça ne t’apporte pas de bonheur. L’exemple de la vidéo c’est un séjour au ski : imagine que tu as payé super cher un séjour au ski, bon bah tu y vas, mais en fait sur place tu te rends compte que tu aimes pas le ski, que t’es super enrhumé-e, que t’aimes pas la raclette et qu’en plus tes potes font une super soirée alors que t’es pas là. Bah le coût irrécupérable, c’est le biais cognitif qui te fait dire : « j’aime pas être là mais j’ai tellement investi là dedans qu’il faut que je termine mon séjour au ski »… On peut transposer ce mécanisme à une relation : ça m’est déjà arrivé d’être en relation avec un mec, d’avoir passé des heures et des heures à faire de la pédagogie, à le déconstruire, et malgré tout ça reste un con. Mais j’arrive pas à le quitter parce que je me dis : « je vais pas arrêter maintenant, avec tous les efforts que j’ai mis dans cette relation »…

J : J’ai l’impression que pour être autonome, il est important de choisir les personnes avec qui on partage le quotidien, des gentes avec qui on se sent en sécurité. Une fois qu’on a procédé à cette réorganisation de notre entourage, l’autonomie vient plus facilement. Je me suis vraiment rendu-e compte récemment que de choisir avec qui je passe du temps ça me permet d’être plus libre.

 

3) Se créer sujet (p. 11-12, de « Les femmes doivent donc se prendre comme objets », à « sur le plan de l’estime de soi, de la liberté et du potentiel de signification personnelle. »)

A : Après lecture du texte on a essayé de comprendre mais on a eu du mal à aller au-delà : on est toutes d’accord pour dire qu’il faut être le sujet de sa propre vie (mais on arrivait pas trop à comprendre ce que ça voulait dire). Du coup on a plutôt parlé de nos expériences perso.

On a surtout parlé du fait d’avoir la sensation de se diluer dans les autres / l’Autre. C’est difficile de dépasser ce sentiment ; concrètement, comment on procède ? On a pensé à plusieurs solutions :

1) s’exprimer, exprimer ce dont on a envie : signifier à l’autre, avoir une place dans la parole (« ok je me sacrifie peut être, mais je suis en train de me sacrifier pour toi et il faut que tu le saches »).

2) se masturber (c’est une métaphore) : se connaître, s’explorer, expérimenter pour connaître ses goûts ; avoir une position plus active dans sa vie.

3) trouver les choses qu’on aime dans la vie, au-delà du genre (que ce soit des choses genrées ou non : ex, on peut faire du tricot si on en a envie, ce serait dommage de se censurer parce que faire du tricot est identifié comme « féminin »).

B : travaillant dans le médico-social, je me rends compte que la masturbation est un sujet tabou (surtout dans certaines situations : situation de handicap, vieillesse) ; pourtant, ça fait partie des besoins ! Nous en tant que soignant-es on doit faire attention à ça. Voilà je voulais juste préciser que la masturbation c’est important pour tout le monde.

 

4) La non-monogamie responsable (p. 16-18, de « Toutes ces réflexions », à « ce n’est pas propre à la non-exclusivité »)

A : – dans le passage, l’autrice fait la différence entre la non-monogamie responsable et celle irresponsable. On a comparé avec nos expériences. Assez rapidement on en est venu-es à parler de faire le choix de vivre des relations affectives et/ou sexuelles nécessitent une forte connaissance de soi. Le fait d’être en relation avec plusieurs personnes nécessite d’être en responsabilité des autres partenaires (et de soi) : il est super important de savoir ce que l’on peut supporter ou non (en terme de jalousie par exemple).

– on voulait rappeler aussi que les relations monogames et non-exclusives ne garantissent pas non plus l’absence de souffrance (ou de jalousie!)

– on a aussi parlé du fait qu’il fallait faire attention de ne pas remplacer des injonctions par d’autres.

B : – même dans les relations non-exclusives, lorsqu’il y a un homme cis, il faut toujours faire super attention à ne pas être rattrapé-es par le modèle hétéro-exclusif, sinon la femme risque de « se faire avoir » dans cette relation.

– d’où la nécessité d’être en relation avec des hommes cis capables d’entendre les oppressions.

C : on a parlé du danger d’être en relation non-monogame avec des personnes qui ne subissent pas les oppressions, et aussi du déséquilibre qui existe entre les hommes et les femmes dans les relations non-exclusives : c’est plus compliqué d’être non-monogame quand on est déjà victime d’oppression (on prend plus cher, par exemple du point de vue de la réputation).

D : dans le texte, l’autrice explique qu’il faut faire très attention à ne pas entrer en relation non-monogame pour faire plaisir à son ou sa partenaire. Mais il faut aussi faire attention à ne pas imposer une relation non-monogame à quelqu’un-e qui ne serait pas prête à l’accueillir → pose la question de la contradiction qui existe parfois entre ce qu’on ressent et ce que l’on désire comme relation.

E : je crois que tout ça dépend vraiment du quelqu’un-e

F : personnellement, dans une relation exclusive, je m’oublie totalement, complètement, et très rapidement. Dans une relation non exclusive j’ai l’impression qu’il y a deux relations à la base : ma relation à toi, et ma relation à moi-même, et celle-là je ne veux pas l’oublier. Je ne peux pas négocier avec ça. Parfois ça peut amener à des impasses, à des impossibilités, si l’autre n’est pas capable de le comprendre, alors juste la relation s’arrête et tant pis.

G : ce que vous dites me fait penser à Corinne Monnet. On l’a accusée d’être soumise à ses idées, mais elle assume le fait qu’elle préfère faire des compromis dans ses relations que dans ses idées. J’aimais bien sa manière d’amener le truc : c’est pas parce que je vous propose un autre modèle que c’est le meilleur et le seul qui marche. Pour moi le plus important c’est de s’écouter, c’est ce que tout le monde dit depuis tout à l’heure ahahah

 

5) Remettre en question la mythologie de l’amour (p 16, de « Il y a plusieurs modes d’aimer », à « qui y croit profondément et sincèrement ? » + p. 19-20, de « On parle aujourd’hui de monogamie sérielle », à « une personne donnée et à un moment donné ? »)

A : dans notre groupe, nous avons parlé de la relation unique, exclusive, hétérosexuelle, montrée comme modèle et censée nous apporter l’ensemble de nos besoins affectifs. Selon moi c’est une perspective capitaliste : j’ai des besoins qui doivent être satisfaits, et je place l’ensemble de ces besoins dans une personne. Pour moi le couple est une entité profondément capitaliste. Dans la brochure, elle choisit de prendre le partie de la non exclusivité dans le but de dire : puisqu’une seule personne ne peut m’apporter tous mes besoins, je peux aller les chercher chez plusieurs personnes.

B : moi au contraire ça me dérange énormément de considérer qu’on va remplir nos besoins en prenant plusieurs personnes ; j’ai l’impression qu’on consomme les gentes.

C : – moi je ne trouve pas ça correct de dire «  je vais prendre cette personne pour satisfaire mes besoins », en terme de possession.

– Sur les liens entre capitalisme et féminisme, lire : Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, 2019. Elle explique qu’aujourd’hui, le pire ennemi des féministes, notamment des racisées, c’est le capitalisme (qui nettoie les centres commerciaux, les bureaux, la nuit?). Hyperconsommation → on se goinfre dans ce système capitaliste, et ça retombe toujours sur les mêmes personnes.

D : pour revenir plus directement à la brochure, CM fait la différence entre les relations non-exclusives avec une relation principale et d’autres moins importantes, et les « vraies » relations non-exclusives. Dans le premier cas, ce n’est de la non exclusivité selon elle : car tu as le droit d’aller voir ailleurs que si ça ne change rien au pacte de l’Amour. Cette idée d’amitié sexuelle est intéressante, car basée sur l’échange mutuel, chaque relation ayant sa spécificité.

E : si je devais faire une analogie, je dirais que la relation (non-exclusive) est vécue comme la fast fashion : au lieu d’avoir une relation fiable, solide, faite pour durer, j’enchaîne les relations à courte durée ( = je vais trouver un pull chez Zara). Je ne suis pas pour les relations non exclusives, car je vois ça comme de la consommation de plusieurs personnes, et un manque d’effort des gens pour sauver leur relation. Je pense au contraire que la monogamie peut servir l’autonomie. Moi quand je suis en relation stable, je peux me concentrer davantage sur moi.

F : on est à l’air de la consommation du couple. Mais comme pour le capitalisme, on est pas égaux-les dans les échanges relationnels. Il y a un trade : les hommes échangent par exemple un statut social contre un capital esthétique (dominant et normé). Les hommes et les femmes ne sont pas égaux-les dans ce genre d’échanges.

G : – je pense qu’il ne faut absolument pas dire que « tel type de relation ne va pas »… Il y a énormément de singularités, de cas particuliers.

– Si je peux parler de mon cas, je n’ai jamais été dans une relation aussi safe et saine que maintenant, où je suis dans une relation polyamoureuse. Pourquoi ? Parce que ce type de relation oblige à constamment s’écouter et écouter l’autre (demander comment tu te sens, etc). En fait ça devrait être le cas dans toutes les relations, mais moi c’est la première fois que ça m’arrive.

 

6) La notion d’amitié sexuelle (p. 22-24, de « L’amour brouille fortement la lucidité de jugement », à « je suis heureuse qu’elle/il en ait d’autres que moi. »)

8) Remise en question de l’hétéropatriarcat (p. 20 à 22 de « Ainsi, la socialisation masculine permettra aux hommes » à « Les hommes ne sont pas des agents passifs du patriarcat, mais bien actifs. »)

9) Amour et hétérosexualité (p. 33-34, de « Pascale Noizet distingue l’amour des agressions », à « une hétérosexualité féministe doit pouvoir la miner quelque peu. »)

A : nous avons principalement parlé de deux sujets :

1) le fait d’effacer son individualité quand on est dans une relation monogame

2) la différence entre l’amour et l’amitié, et le poids de la culture dans notre conception de l’amour. Mais plutôt que de dire qu’il faut retirer l’amour de nos relations, il faudrait s’interroger sur comment on choisit de le vivre. Quel est notre pouvoir (notre marge de manœuvre) pour déconstruire ces notions-là ?

B : j’ai vraiment du mal à donner autant d’importance à l’amitié qu’à l’amour, même si j’aimerais théoriquement (car l’amitié est plus stable que l’amour!). Quand je suis seul-e, j’ai du mal à me dire : « mais non tu n’es pas seul-e, tu es entouré-e, tu as plein d’ami-es ».

→ Voir conf’ sur France Cul(ture) de Francis Wolff (Il n’y a pas d’amour parfait, 2016, ou sur YT : « Peut-on définir l’amour ? »). Philosophe, FW tente de définir l’amour, composé selon lui de trois pôles : le désir, l’amitié et la passion.

C : pour revenir sur le fait de se sentir seul-e : d’où l’importance de bien choisir son cercle d’ami-es, et aussi de dire ce que l’on ressent : c’est important de pouvoir dire 1) qu’on se sent seul-e et qu’on a besoin de quelqu’un-e ; 2) qu’on se sent seul-e même si tu es là en tant qu’ami-e.

D : – je suis d’accord, c’est hyper important de bien choisir ses ami-es. Malgré ça, j’ai quand même toujours accordé une valeur très importante au sentiment amoureux. Mais quand j’ai pris confiance en moi, je me suis permise d’être plus qualitative dans le choix de mes partenaires !

– Après m’être séparé-e de ma copine, je n’ai jamais autant profité de mes ami-es : quand tu leur donnes l’occasion de prendre une place aussi importante que l’amour, et bien c’est génial  La sororité c’est trop bien !!!!!

E : pour revenir au texte, je n’ai pas compris la différence que fait l’autrice entre amour et amitié sexuelle.

F : c’est là qu’on en est venu-es à nous interroger sur la conception de l’amour qu’on nous apprend depuis notre naissance.

G : – à propos de cette conception de l’amour (je suis très intéressée par le sujet car polyamoureuse). Selon moi, le fait d’avoir autorisé les femmes à être amoureuse et à choisir leur partenaire par amour, c’est quelque chose qui a bcp apporté au féminisme.

– Moi au contraire je pense qu’on peut mettre de l’amour partout, même dans les relations amicales : je ne vais pas m’empêcher d’embrasser sur la bouche un-e de mes ami-es parce que je l’aime ! Mais ça ne deviendra pas une amoureuse pour autant…

H : à propos des amitiés sexuelles : ça m’est arrivé de me retrouver dans ce genre de relation. J’ai eu un ami, avec qui j’ai commencé à avoir des relations sexuelles. C’était vraiment apaisant pour moi d’avoir une relation où je ne me sentais pas menacé-e.

I : moi aussi il m’est déjà arrivé d’avoir des amitiés sexuelles. La grande différence que je vois entre les ami-es avec qui j’ai couché et mes amoureux-ses, c’est que dans le cas des ami-es, il n’y a aucun changement entre l’avant et l’après (ni gêne, ni jalousie). Et ça implique la réciproque : que moi-même je ne sois pas jaloux-se. Rien ne change après avoir couché avec elleux, si ce n’est une plus grande intimité entre nous.

J : il faudrait en fait un changement dans la notion même d’amour pour imaginer de nouveaux possibles en matières de relations : dans l’idéal, il faudrait que ce qu’on appelle « amour » soit considéré sur le même mode entre nos amoureux-ses qu’entre nos ami-es = des relations d’échange et de respect mutuel.

 

10) La contradiction entre féminisme et hétérosexualité (p. 35-37, de « Ma question principale portait évidemment sur la contradiction », à « la vie de quelque homme que j’aiderais à s’en sortir »)

A : j’aimerais parler de mon expérience personnelle : pour moi, après 10 ans de mariage, je vous le dis, il y a incompatibilité TOTALE entre être le féminisme et le couple hétéro. Plus on est conscientisée, plus c’est dur d’accepter la moindre petite goutte de patriarcat. Le moindre mot, c’est plus possible !! Les hommes cis sont imprégnés de patriarcat, qu’ils le veuillent ou non. Et c’est si difficile de trouver un homme déconstruit, qui à un moment où un autre ne va pas sortir la phrase, le truc qui va nous énerver.

B : le truc quand tu es en couple avec un homme, au niveau de la vie pratique, c’est que tu fais constamment du maternage. A cela tu ajoutes la charge mentale et (on en parle moins mais c’est au moins aussi important en terme de temps et d’énergie) la charge émotionnelle : en fait t’es en couple avec un bébé !! Deux deux choses l’une : soit ils veulent volontairement rien faire, soit ils n’ont pas conscience de ce qu’il faut faire. Mais ça nous laisse peu de possibilités :

1) Le quitter

2) S’énerver et passer pour une chieuse

3) Soit on ravale notre colère, et on fait des compromis

Dans les trois cas, c’est chiant !!!

C : – la pire phrase : « est-ce que je peux t’aider ?» !!! Trop chiant !!

– Souvent, ces mecs-là c’est aussi ceux qui font preuve d’une énorme contradiction entre l’image qu’ils donnent dans la sphère publique, et ce qu’ils font réellement dans la sphère privée.

D : ma conclusion à moi, c’est que finalement le féminisme et l’hétérosexualité c’est pas compatible !! AHAHAHA rires dans la salle. Le dernier mec sur lequel j’ai lâché l’affaire, c’était pour une question d’écriture inclusive ; ET EN PLUS TU ME FAIS PAS JOUIR, TU ME FAIS CHIER, VOILA JE ME CASSE LOLOLOLO MDR DANS LA SALLE \o/

– Bon ok mais maintenant on fait quoi ?

E : je suis totalement d’accord avec toi ; j’ai l’impression qu’on est condamné-es à toujours tomber sur des mecs qui n’ont pas conscience des choses. En même temps j’ai beaucoup de chance à titre personnel, mon copain est hyper attentif, quand je le reprends il écoute, il accepte, et il me dit toujours : « s’il te plaît, sois patiente… ». Il y a donc quand même des mecs qui arrivent à se déconstruire un peu, et rien que ça c’est super.

F : Ouais ils essaient mais ils ont tellement pas été éduqués comme ça… le mien c’est pas qu’il ne veut pas, c’est qu’il ne pense pas ! C’est autre chose qu’une simple histoire de mauvaise volonté… C’est d’autant plus pesant.

G : [TW : jugement] : moi j’ai une question à poser à D : si tous les mecs avec qui tu sors ont ce genre de comportement, peut être que c’est toi qui attire ces gens-là ; si à chaque fois le schéma se répète, c’est que peut être ça vient de toi …

 

H : – Oh wow G, tu peux pas dire ça !! C’est pas elle qui attire les hommes nuls, c’est la société qui créé les hommes comme ça ! [S’adressant à D : ] je suis désolée que tu aies entendu que c’était de ta faute…

– Pour répondre à ce qui s’est dit au-dessus : ta logique (E) c’est la logique du bon sentiment (#notallmen) ; ton mec t’écoute, c’est super, tant mieux pour toi. Mais aujourd’hui on est là pour parler de trucs politiques, on est pas là pour distribuer des cookies. Et puis tu vois le temps et l’énergie que tu dois consacrer à trouver un « bon gars » ? moi ça ne m’intéresse pas de faire le tri entre les grains de riz !! Du coup je ne fréquente pas d’hommes. Et c’est la même chose pour les femmes : étant racisée, je ne fréquente pas non plus de femme blanche. Ouais peut être que y en a des biens, mais j’ai pas envie de perdre du temps à trier les grains de riz.

I : – non mais je comprends pourquoi G dit ça : moi aussi à un moment je pensais que je les attirais ces hommes-là ; mais j’ai réfléchi, et je me suis dit : « ce n’est pas toi ! C’est la société qui nous dit que c’est nous le problème, nous les femmes, que c’est à nous de faire des efforts et de se remettre constamment en question ». On est construites dans l’idée qu’on a pas le droit d’être nous-mêmes ! Et bien moi j’en ai marre, quand je marche sur un trottoir je ne vois pas pourquoi je devrais me pousser pour laisser passer les hommes ! Je fais le test depuis des semaines là et ils bougent pas du trottoir pour me laisser passer !

– Je vois les hommes comme des broken toys. Et c’est la société qui les crée comme ça, mais c’est pas à moi de les réparer, d’être une infirmière… Quand je rentre chez moi après ma journée de travail, j’ai envie d’être tranquille, pas d’aider quelqu’un d’autre.

J : Tant mieux si tu n’as pas besoin des mecs dans ta vie. Mais moi mon problème c’est que je suis attirée par eux… Je suis d’accord qu’on est pas là pour faire leur éducation, mais en même temps y a cette question de l’attirance : dans quelle mesure je dois choisir entre mon attirance et le fait que j’ai pas envie d’expliquer la vie à mon mec ?

K : – Par rapport à cette histoire d’attirance : je crois profondément qu’on attire des gentes cassé-es comme nous ; et que c’est une bonne chose : on peut essayer de se réparer mutuellement…

– Sinon pour revenir sur ce qui s’est dit plus haut : moi non plus en tant que femme trans je ne fréquente plus de femmes cis. J’essaie de ne pas être trop « sectaire », mais des fois je n’y arrive plus !

 

11) La possibilité d’une hétérosexualité non oppressive (p. 37-39, de Je suis donc finalement arrivée à considérer », à « la considérant comme simple préférence sexuelle. »

A : nous dans notre groupe on a parlé de la possibilité d’un couple hétérosexuel non oppressif. Dans la brochure, CM parle de l’hétérosexualité (ou son refus) comme un choix ; c’est ce choix qui lui a permis de mettre en place une hétérosexualité féministe. Ça nous a fait questionner cette hétérosexualité qui nous tombe dessus : est-ce que finalement, par la construction sociale, ce n’est pas l’hétéronormativité qui nous impose l’hétérosexualité ? En même temps malgré la conscience de la construction, je me sens quand même hétéro. Donc qu’est-ce que je fais de ça ? Je crois que la réponse se situe dans le fait d’avoir une hétérosexualité consciente. Et ces réflexions ne doivent pas être le seul travail des femmes, mais il doit aussi s’effectuer au sein du couple, et dans la société (on en revient au poids de l’éducation).

B : lors de la discussion en petit groupe, on a quand même précisé qu’avec la notion de « choix », il y a l’idée qu’on peut agir sur nos choix. C’est important de savoir qu’on est conditionné-e dans nos choix.

C : avant de me rendre compte que je n’étais pas hétéro, j’avais réfléchi à cette question : pour moi il y a une différence majeure entre hétérosexualité et société hétéronormative. C’est pas grave d’être hétéro, c’est pas l’hétérosexualité le problème ; le problème, c’est l’hétéronormativité, le fait que l’hétérosexualité s’impose comme norme.

D : j’ai découvert le féminisme dans les milieux LGBT. Mais du coup, j’ai l’impression que dans l’environnement où je suis, on a relié l’hétérosexualité à un féminisme blanc, bourgeois, pas radical, et c’est dommage. C’est super important de penser la radicalité pour des meufs qui n’ont pas le choix d’être hétéro. Les meufs qui ne sont pas attirées par les meufs, qu’est-ce que qu’elles font ? On peut changer bien sûr, mais il est aussi primordial de s’emparer de ces questions-là.

E : une phrase que j’avais entendue en cours et que j’ai retenu car elle m’a marquée : « L’hétérosexualité est un des premiers fétichisme ». Déjà, l’hétérosexualité c’est très binaire, comment se positionnent les personnes non-binaires par exemple ? Je me considère hétéro, mais les hommes sont insupportables ! En fait j’ai réalisé que moi ce que j’aime, c’est le masculin (c’est pas l’homme que j’aime, c’est le masculin). Et du masculin, on peut en trouver chez des personnes qui ne sont pas des hommes cis !! L’amour de l’organe génital, ça se déconstruit aussi !!!

F : Je me pose un autre question : dans quelle mesure, quand tu as vécu toute ta vie comme femme hétéro, quand tu es vraiment habituée à un schéma de relation, à quel point c’est difficile de bouleverser cette « habitude » ?

G : être avec des personnes non-binaires ou des femmes ne garantit pas non plus que tout est acquis, qu’il n’y a pas de problème de charge mentale pour de pédagogie… même dans un couple lesbien par exemple on peut avoir tendance à répliquer les rôles. Il n’y a pas de solution miracle.

RETOURS SUR LA FEUILLE MISE A DISPOSITION

« C’était top, merci, et merci d’avoir accepté les gentes hors ENS »

« Fuck les trolls »

« Merci pour cet espace d’échanges. Peut être qu’avoir eu le découpage du texte à l’avance aurait pu permettre de choisir plus facilement son groupe de parole »

« ♥ Full love ♥ »

 

MERCI A TOUS.TES D’ÊTRE VENU.ES

MERCI POUR CES ÉCHANGES ET POUR VOS RETOURS !

Féministement, Les Salopettes

 

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Découvrir le féminisme en ligne

Tu ne comprends pas toujours le vocabulaire féministe ? Certaines idées ne te paraissent pas très claires ? Tu as envie d’en savoir plus et de lutter contre le sexisme ordinaire ? Cette page est faite pour toi : tu y trouveras des posts de blog, des bandes dessinées et des vidéos de vulgarisation.

 

Pour les grand•es débutant•es : Comprendre les concepts féministes

Super pepette : une introduction simple et claire.
Elle parle de : féminisme, de sexisme, des différents types de sexisme, du genre, de transidentité, de culture du viol, de sexualité, de la lutte contre le sexisme, et du célèbre bingo féministe.

L’abécédaire du féminisme du site Poulet rotique

Martin, sexe faible
Une websérie qui questionne notre rapport au genre (dans le monde de Martin, ce sont les femmes qui ont le pouvoir).

Pour déconstruire ses réflexes sexistes et aller un peu plus loin

Les BD de Mirion Malle

Un cookie ? de Ginger Force : des réponses incisives et percutantes aux principaux arguments des adversaires du féminisme. Des vidéos courtes à partager sans modération dans vos controverses numériques.

Un pavé dans la mare
Une série de chroniques, toujours de Ginger Force, qui abordent les grands thèmes du féminisme : sa définition, la parité, le harcèlement de rue, le marketing genré des Légo, le vocabulaire féministe, l’humour, les violences conjugales, le masculinisme, le militantisme et la transidentité. Elle répond aussi aux objections qui lui sont apportées dans les commentaires, et réfléchit à la place des femmes sur Youtube.

Simonae
Un magazine féministe qui propose une foule d’articles intéressants, et des analyses de fond très documentées.

Les brutes
Un duo de Québécoises drôles et irrévérencieuses qui aborde en vidéo des sujets variés, tels que la censure sur les réseaux sociaux, l’islamophobie, la sous-représentation des femmes dans les histoires pour enfants, l’homophobie, les privilèges, le viol, les menstruations…

Marinette — Femmes et féminisme
Les analyses et les coups de gueule de Marine Périn, journaliste et féministe. Sont notamment abordés l’écriture inclusive, l’état de sidération qui accompagne les violences sexuelles, ou l’importance du traitement journalistique de la violence de genre.

L’Impuissance comme idéal de beauté
Une vidéo d’Antisexisme.net

Le victim-blaming (ou pourquoi j’ai grondé mon chat après lui avoir marché sur la queue)
Une BD du blog Dans mon tiroir

Sur l’humour oppressif
Un post du blog Une heure de peine. Extrait : “Si ta blague est une sanction, pour qu’elle soit drôle, il faut accepter la norme qu’il y a derrière. Ta blague, elle fait rire parce qu’il y a le sexisme derrière, parce que celui qui t’écoute accepte l’idée que oui, quand même, les femmes, elles sont un peu comme ça. Si ce n’était pas le cas, tu pourrais faire une blague du genre « hé, toutes les femmes sont bleues à pois verts », et ça serait drôle.”

Est-ce que balance ton porc = Balance ton Juif ?
Une vidéo de la chaîne Youtube Le Mock

Le cerveau a-t-il un sexe ?
La conférence TED de Catherine Vidal, neurobiologiste et directrice de recherche à l’institut Pasteur.

Discriminations croisées et intersectionnalité

LGBT et Féminisme 101
Sur la chaîne Youtube Princ(ess)e LGBT, qui parle “de sexualité, d’amour, de genre, d’identité et de relations humaines”.

AFRO-FEMINISME et INTERSECTIONNALITE
Sur la chaîne Youtube de Naya Ali, qui parle de racisme et de sexisme.

Vivre avec
Les vlogs de Margot, atteinte du syndrome d’Ehlers Danlos. Un bonne porte d’entrée pour comprendre ce qu’est le validisme, et le quotidien des personnes vivant un handicap.

Sur la non-mixité en milieu militant : atelier-débat

Mercredi 15 novembre, Les Salopettes ont organisé à l’ENS un atelier-débat autour du thème de la non-mixité en milieu militant (féministe surtout, mais pas que !). L’atelier s’est ouvert sur une présentation théorique et historique de Léa Védie, doctorante en philosophie politique à l’ENS de Lyon. Ce qui suit est notre prise de notes de son intervention.

Le bureau restreint des Salopettes est non-mixte* depuis cette année, ce qui a été une source d’incompréhension à l’école. Le but de cette présentation n’est pas tant de reprendre les objections à la non-mixité et d’y répondre que de reprendre l’histoire de la non-mixité féministe. Voir notamment comment s’articule cette non-mixité avec les autres non-mixités. Mutation de la non-mixité féministe dans les années 1990-2000 autour des questions de genre ont amené les féministes à repenser leur pratique de la non-mixité.

Il faut faire la distinction entre deux types de pratique : non-mixité et séparatisme. La non-mixité n’est pas le séparatisme.

Le séparatisme est revendiqué par différents mouvements militants : principe selon lequel le groupe opprimé devrait vivre séparément du groupe qui l’opprime. Dans les mouvements féministes il a pris la forme entre autres du séparatisme lesbien, qui prône le lesbianisme comme mouvement politique, moyen de se séparer radicalement des hommes et de se délivrer du sexisme.

Cette idée est très différente de la non-mixité : une séparation qui n’est pas totale mais partielle, considérée plutôt comme un outil que comme un principe. Il faudrait ménager dans la lutte certains espaces qui permettent à certain·es membres d’un groupe qui subit une oppression de se réunir entre elleux. Cet outil est utilisé par les mouvements féministes depuis années 70. Ils ont en commun le fait de prôner cette non-mixité comme quelque chose de symbolique de leur mouvement.

C’est surtout une pratique emblématique des mouvements féministes depuis la 2e vague féministe, mouvements de type MLF (Mouvement de Libération des Femmes), autour du slogan « Le personnel est politique », critique les limites de luttes qui revendiquent uniquement l’accès aux femmes des droits, pour réclamer un changement beaucoup plus profond. Cette pratique est emblématique d’un féministe radical, mais elle n’apparaît pas ex nihilo.

« Le personnel est politique. »

C’est quelque chose de déjà pratiqué avant par le féminisme 1ère vague, un féminisme de lutte pour l’accès à des droits politiques et des droits civiques. Il apparaît comme un choix stratégique possible au sein des organisations. Il y avait certains événements non-mixtes, d’autres mixtes mais avec des mesures restrictives pour les hommes cis (cotisation plus chère, pas d’accès aux postes dirigeants).

  • En fait contexte très fort de privation des droits pour les femmes : sont par plein d’aspects dépendantes des hommes (posséder un journal, voter une loi à l’assemblée par exemple leur est impossible). Elles sont donc contraintes de faire du lobbying auprès d’hommes pro-féministes.
  • Emblématique d’un féminisme radical, entend changer en profondeur les structures de la société. Féminisme qui s’attaque à tout un ensemble d’oppressions avec une ambition révolutionnaire.

La non-mixité n’est alors pas du tout un marqueur entre féminisme réformiste et féminisme radical. Radical = prône une révolution des mœurs à travers l’abolition du mariage, le contrôle des naissances… Souvent mixte mais ont parfois des discours extrêmement misandres (ex : Madeleine Pelletier). Militantes très isolées politiquement : très peu soutenues, donc n’avaient pas forcément les moyens ni les possibilités de créer des gros groupes de femmes pour militer entre elles.

Cela change à partir du MLF dans les années 70, la non-mixité devient cohérente avec une radicalité de son projet politique, une radicalité du projet révolutionnaire. Slogan du MLF : « Changer la vie, ici et maintenant ». Il y a désormais continuité entre non-mixité et radicalité politique. C’est le mouvement le plus emblématique de cette période et qui symboliquement et politiquement reste la référence de l’époque.

« Changer la vie, ici et maintenant. »

Printemps 1970 : première grande AG en non-mixité à Vincennes, qui donne naissance à ce qu’on appellera ensuite le MLF. Se pense en termes de révolution : on veut un changement radical de l’ordre établi, réinvention de la société de 0 pour supprimer tout ce qui est exploitation domestique, viol… Révolutionnaire au sens où doit pouvoir changer la manière dont on vit, à la fois de manière immédiate (vie maintenant) et dans toute la dimension famille, parentalité.

S’oppose à 2 choses :

  • Féminisme réformiste, qui se contente de militer pour l’obtention de droits. Objection du MLF : la structure sociale reste la même
  • Révolution telle que la prônent les organisations marxistes révolutionnaires. Ce n’est pas le cas du MLF : analyse du pouvoir comme quelque chose de diffus, présent dans toutes les interactions qu’on peut avoir avec les autres.

Le MLF est en fait une nébuleuse d’un ensemble de petites organisations peu centralisées. Il n’y a pas vraiment d’unité du mouvement, mais des pratiques qui se retrouvent d’un groupe à l’autre. AGs : les femmes décident d’organiser collectivement des actions. En parallèle de ces AG, groupes de parole non-mixtes, aussi appelés groupes de conscientisation : il s’agit de parler de son expérience, des expériences qui ont trait à l’intime, au quotidien. Le mouvement de libération de la femme est très critique envers le marxisme, trotskisme, critiquent leur caractère doctrinal, leur côté abstrait. Veulent y substituer des choses qui ont trait au concret et à l’expérience personnelles

Deux objectifs des groupes de parole

  • Forger des solidarités féminines, entre les femmes en tant que femmes, invention d’une sororité, désigne une solidarité politique entre les femmes (féminisation de fraternité). Développement d’une conscience de classe sur le genre, réclament le passage du sexe en soi au sexe pour soi. Modèle marxiste de la conscience de classe avec comme enjeu de dépasser l’isolement des femmes dans les foyers (Beauvoir).
  • Découvrir ce que l’expérience a de partagé = prendre conscience que beaucoup de nos sentiments négatifs ne sont pas des données d’ordre personnel mais la manifestation d’une condition commune, d’une situation partagée. Propre au MLF et au Black Feminism : au début pensaient qu’elles étaient folles, maintenant elles savent ce qui se passe. Remise en cause d’une conception traditionnelle du politique pouvant s’appliquer à certaines sphères et pas à d’autres. En fait l’intime est l’endroit où une grande partie de l’oppression s’exerce, où le plus de violence s’exerce, donc il faut penser l’expérience personnelle comme une expérience partagée. Important dans les discours des féministes de la 2e vague et dans la manière dont elles vont parler de la non-mixité.

A travers la génération du MLF, deux fonctions de la non-mixité qui se dégagent mais pas forcément pensées comme étant distinctes par les militantes.

  • Chercher à créer une bienveillance a priori, une bienveillance mutuelle sous-tendue par cette idée de sororité. Correspond à l’espace safe aujourd’hui. Conçue comme une condition structurelle pour atteindre cette bienveillance mutuelle a priori
  • Rechercher une autonomie collective des femmes : décider de leurs propres modalités d’émancipation. Deux idées derrière :
    • « Ne me libérez pas, je m’en charge » : sortir du statut de minorité au sens juridique des femmes, attaché à la condition des femmes
    • Seules celles qui ont un intérêt direct à leur libération peuvent agir en vue de leur libération.

* la non-mixité du bureau restreint signifie qu’il est fermé aux hommes cis. Cette décision a été votée lors de l’AG de rentrée 2017.

Débat / questions

Autour de la non-mixité et de ce que c’est exactement (ex des Alcooliques Anonymes : peut-on parler de non-mixité ?)

« Comment les mouvements intègrent les problématiques de genre (transidentité) ? »

Retour sur la comparaison avec les Alcooliques Anonymes

« C’est les exclu·es qui excluent » : remarque sur cette potentielle volonté d’exclure les gen.tes qui excluent le reste du temps.

Remarque sur les féministes différentialistes : n’est-ce pas le risque que de tomber dans l’essentialisme ?

Question : « Expériences de groupes non-mixtes hors Europe et U.E ? » Interrogation sur l’effet maternant de groupes féministes occidentaux sur les groupes de femmes des pays colonisés. Intersectionnalité. Exemples d’utilisation purement politique de la non-mixité, pas seulement en milieu féministe.

Question : « Dire que les hommes féministes n’existent pas fait partie de la non-mixité ? » Distinction parfois soulevée entre féministe et pro-féministe. Débat sur le fait que les hommes cis subissent les retombées du sexisme (notamment autour du terme d’oppression).

Sur le sujet des femmes de catégorie populaires : interrogation sur le sens de la question. Ex : comment les femmes peuvent parler d’un sujet de manière égale malgré les catégories sociales différentes.

Expériences de non-mixité ? Accord sur le mot « jubilation » par plusieurs participantes. Une autre personne soulève des enjeux plus graves que la jubilation : témoignage sur une association de femmes victimes de violences conjugales, il semble qu’il y ait des espaces où la non-mixité soit nécessaire, question de survie (cas d’attouchement). Remarque sur la nécessité par exemple des groupes de parole trans. Mais n’empêche pas l’organisation de réunions pour les proches.

Concept d’auto-défense : pouvoir agir ou réagir. Prise de conscience de la possibilité d’agir.

Remarque : tension entre homme en tant que groupe social et homme en tant qu’individu.

Complémentarité des deux types d’espaces, mixtes et non-mixtes.

Merci à tou·tes les participant·es !

Pour plus de références théoriques sur le sujet, nous vous renvoyons ici.

 

Lettre d’agrégatifs⋅ves de Lettres modernes et classiques aux jurys des concours de recrutement du secondaire

Nous partageons sur ce blog une lettre ouverte adressée par des agrégatifs⋅ves de Lettres classiques et des Lettres modernes aux jurys des concours. Nous soutenons cette initiative, qui rejoint les réflexions partagées l’an dernier lors de l’atelier co-organisé par les Salopettes sur l’enseignement des textes représentant des violences sexuelles.

⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅

À l’attention des membres des jurys des concours de l’enseignement secondaire en Lettres modernes et classiques,

Étudiant⋅e⋅s en préparation du concours des agrégations externes de Lettres modernes et classiques, nous sommes nombreux⋅ses à avoir été interpellé⋅e⋅s et dérangé⋅e⋅s par un poème figurant dans le recueil des Poésies d’André Chénier. En effet, nous nous sommes rendu compte que le poème « L’Oaristys », que nous avions immédiatement identifié comme la représentation d’une scène de viol, était couramment interprété au prisme d’une « convention littéraire » qui évacue cet aspect et, par-là, toute interrogation sur le sujet. Après l’avoir évoqué et commenté en classe, il nous a semblé indispensable de bénéficier d’une clarification concernant ce type de textes mettant en scène des violences sexuelles, notamment dans le cadre de l’exercice de l’explication de texte. Ce questionnement peut également être élargi aux nombreux textes présentant des discours idéologiques oppressifs (racisme, antisémitisme, sexisme, homophobie, etc.) dans le cadre d’une réception contemporaine. C’est pourquoi nous nous tournons vers vous : nous souhaiterions une réponse claire et définitive sur l’attitude à adopter et le vocabulaire à utiliser pour décrire ces textes.

Nous avons conscience de la dissociation traditionnellement exigée dans le cadre d’exercices littéraires académiques entre une posture critique vis-à-vis du texte en question et des représentations qui le caractérisent, et une posture de stricte analyse littéraire, qui cherche à éviter tout anachronisme (cet argument a ainsi été avancé lors d’un cours d’agrégation sur Chénier pour refuser le terme « viol »). Nous souhaiterions néanmoins revenir sur cette exigence, qui nous semble discutable à deux égards :

1. Dans quelle mesure l’usage d’un vocabulaire descriptif communément admis aujourd’hui contreviendrait-il à la tenue d’une explication qui replacerait le texte dans son contexte esthétique et idéologique ? En d’autres mots, en quoi parler de « viol » relèverait de l’anachronisme si l’explication en question replace le texte dans son contexte tout en assumant une terminologie et des outils propres à sa réception contemporaine ?

2. L’agrégation est un concours qui recrute des professeur⋅e⋅s pour l’enseignement secondaire. En dehors de la question de l’anachronisme, il nous semble important d’être préparé⋅e⋅s à commenter ce genre de textes devant un public jeune et non averti. Il sera de notre responsabilité, en tant que futur⋅e⋅s professeur⋅e⋅s, de ne pas perpétuer implicitement une culture du viol (1).

Notre interrogation s’appuie également sur des rapports de jury dont les attentes semblent varier selon les années, les textes et les concours. Ainsi, le rapport de 2016 concernant l’épreuve orale de commentaire d’un texte de littérature ancienne ou moderne de l’agrégation externe de Lettres modernes se terminait ainsi :

Pour terminer sur un sujet qui fâche, on remarque avec une certaine anxiété la frilosité des candidats face à un texte qui n’est pas sans poser quelques problèmes. Ainsi, tel candidat interrogé sur les pages 198-205 du livre de Durrell a-t-il étrangement passé sous silence la phrase suivante : « À présent, cet ensemble cohérent de croyances et de comportements était mis en péril par les chrétiens et par les juifs – fanatiques intrigants, assoiffés du pouvoir dont l’or était le symbole, on peut y ajouter un goût infaillible pour l’artifice partout où il était facteur de gain : le moulin à sous de l’esprit juif supplantant le moulin à prières des chrétiens dont les partisans de Jésus faisaient la promotion. » (p.203) Face à cet étrange silence, nous avons demandé au candidat s’il pouvait commenter l’expression « moulin à sous de l’esprit juif ». Jamais, dans les réponses successives qu’il nous a données, le candidat n’a suggéré que Lawrence Durrell réemployait ici un cliché antisémite. Cela nous a laissés d’autant plus pantois que le commentaire d’ensemble du candidat était d’un niveau convenable. Est-il donc interdit de lire le texte tel qu’il est écrit et d’identifier les schémas idéologiques reconduits par l’auteur ? Le plus grave n’est pas que le texte de Durrell comporte des propos antisémites, mais que les candidats n’osent pas le dire, laissant entendre par là qu’ils ne les voient pas, ce qui, convenons-en, serait encore plus inquiétant. Il est bien évident que le commentaire se doit non seulement d’identifier de tels fragments de discours mais de montrer quel rôle ils jouent dans le texte. L’analyse littéraire a le dernier mot. (2)

Les passages que nous soulignons dans ce rapport de jury nous apparaissent comme la définition de l’attitude à adopter face à un texte littéraire dont le discours idéologique pose un problème évident. Qu’en est-il cependant des textes, comme le poème de Chénier évoqué plus haut, représentant des violences sexuelles, fondés quoi qu’on en dise sur des discours sexistes communément partagés ? Le rapport de jury de 2004 du concours d’entrée à l’ENS de Lyon nous semble de ce point de vue exemplaire d’un malaise lorsqu’il s’agit d’évoquer ces questions :

[…] ainsi l’indignation est déplacée devant les « viols » et autres « aventures de carrosse », quand on sait que l’évanouissement et la prétendue abdication de toute volonté sont les ressources habituelles des libertines pour ne paraître céder qu’à la force ; il s’agit de sauvegarder leur « honneur », ou du moins les apparences, en des situations qu’elles ont largement contribué à créer. Que la participation des femmes à ces jeux où elles sont toujours perdantes au regard de la société soit problématique, on le reconnaîtra volontiers ; mais ni Cidalise, ni Célie, ni Julie (dont le goût pour la science paraît moins grand que l’art de la provocation, sauf à la croire d’une rare stupidité) ne peuvent vraiment apparaître comme des victimes. Mais quoi qu’il en soit, réfléchir sur une telle question ne constitue en aucun cas le fin mot d’une « composition française », exercice fondamentalement littéraire. (3)

L’exigence de la dissociation entre discours littéraire et critique est ici clairement mise en avant pour disqualifier l’appellation de viol. Faut-il en conclure que la littérature doit se comprendre, se lire et se commenter indépendamment des discours idéologiques qu’elle véhicule ? La « convention » est-elle une donnée absolue et impossible à interroger et à problématiser ? Faut-il nécessairement euphémiser le sens littéral d’un texte pour ne pas paraître « s’indigner » et s’inscrire dans une démarche d’explication littéraire et de contextualisation ? Bien évidemment, il ne s’agirait pas pour autant d’évacuer le contexte qui modèle la production littéraire mais plutôt de souligner également l’importance de la réception contemporaine du texte.

Face à cette contradiction au niveau des attentes des jurys de concours, nous nous sommes interrogé⋅e⋅s sur quelques aspects :

1. Il existe bien sûr un décalage temporel entre ces deux rapports (2004/2016), pouvant indiquer une évolution dans les attentes de certains jurys. De surcroît, il ne s’agit pas du même concours. Mais force est de constater que le discours tenu dans le rapport de 2004 sur la dissociation attendue entre deux types de critiques (littéraire et sociale) persiste encore aujourd’hui. Au contraire, le rapport de 2016 met en avant leur complémentarité voire leur caractère indissociable. Pourtant, ce même rapport, s’il n’évoque jamais l’attitude des étudiant⋅e⋅s face aux violences sexuelles présentes dans les œuvres au programme cette année-là (4) , préfère au terme « viol » une série d’euphémismes pour décrire le sonnet 20 des Amours de Ronsard (longuement commenté) dans la partie consacrée à l’épreuve écrite de littérature française : « l’amant souhaite se transformer, à l’instar de Jupiter, en pluie d’or et en taureau, puis en Narcisse, pour séduire Cassandre » ou bien « si le sujet amoureux se contentait de se rêver métamorphosé en pluie d’or pour féconder Cassandre-Danaë, sa métamorphose serait, à l’instar de celle de Jupiter, une simple ruse pour accéder à la dame — la métamorphose serait “au service de l’amour” » (5).

2. De plus, il semble y avoir une différence de traitement entre des textes du 20e siècle et des textes plus anciens – et principalement des textes d’Ancien Régime. Nous nous interrogeons sur cette différence : relève-t-elle d’une distinction entre des textes plus ou moins canoniques ? Dans ce cas, en quoi des textes plus récents seraient-ils davantage exposés à une critique idéologique et sociale ?

3. Enfin, nous remarquons que s’il est communément admis aujourd’hui, dans les études littéraires, de relever les discours racistes et antisémites, il n’en reste pas moins que la question du sexisme et des violences sexuelles demeure à bien des égards un point aveugle. En quoi mettre en évidence le racisme contenu dans un texte littéraire serait-il moins anachronique que de pointer son sexisme ? Selon nous, il ne saurait y avoir de différence entre ces deux types de discours.

Enfin, nous précisons qu’il ne s’agit pas pour nous de faire de ces questions le fondement d’un rapport au texte mais qu’il nous semble important de clarifier ce qui nous apparaît comme un impensé des exercices littéraires académiques. Une clarification de ces enjeux au moment où les programmes sont établis aurait en particulier le mérite de permettre un enseignement plus serein de ces textes lors de la préparation à l’agrégation : certainement dans le souci de les préparer au mieux au concours de l’agrégation, plusieurs enseignant⋅e⋅s, à propos de différents textes, ont recommandé aux étudiant⋅e⋅s qui soulevaient la question de ne pas utiliser un terme aussi tranché et fort que « viol » lors de leur explication. Devant la nécessité de justifier cette position, des enseignant⋅e⋅s ont pu alors développer, sans aucun doute par manque d’anticipation de ces interrogations, un argumentaire qui reprenait sans distance des idées reçues sur le viol, particulièrement violentes pour les étudiant⋅e⋅s. Il arrive également qu’une œuvre ou un texte soit étudié en profondeur sans que le mot « viol » ne soit prononcé par l’enseignant⋅e, même lorsque cet aspect est central. C’est pourquoi une définition claire des attentes des jurys de concours nous semble importante, afin de permettre aux étudiant⋅e⋅s comme aux enseignant⋅e⋅s d’appréhender les exercices d’une manière à la fois plus précise et plus apaisée.

(1) Rappelons qu’en France 3,25% des femmes et 0,5% des hommes ont subi au moins un viol au cours de leur vie (sans même tenir compte des tentatives de viol et autres agressions sexuelles beaucoup plus répandues), dans la moitié des cas environ lorsqu’ils ou elles étaient mineur⋅e⋅s. Il est donc impossible qu’un⋅e enseignant⋅e ne soit pas régulièrement confronté⋅e en classe à des élèves victimes de violences sexuelles.

(2) Rapport de jury de l’agrégation externe de Lettres modernes Session 2016, p. 159.

(3) Rapport de Jury du Concours d’entrée à l’ENS LSH de 2004, p. 64.

(4) Notamment le sonnet 20 des Amours de Ronsard et la mention du viol de la Comtesse dans La Mère coupable de Beaumarchais.

(5) Rapport de jury de l’agrégation externe de Lettres modernes Session 2016, p. 8.

⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅

Signataires :

Gautier Amiel, agrégatif (Paris-Sorbonne)
Christel Benigno, agrégative et enseignante de lettres modernes en collège
Adrien Berger, agrégatif de Lettres modernes (Lyon 2)
Jodie Lou Bessonet, agrégative de Lettres modernes (ENS de Lyon)
Thomas Bleton, agrégatif de Lettres (ENS de Paris)
Lou Bouhamidi, agrégative de Lettres modernes (ENS de Lyon)
Elodie Bouhier, agrégative de Lettres Classiques (ENS de Lyon)
Marion Cabrol, agrégative de Lettres modernes (Lyon 2)
Sandrine Carlier, agrégative Lettres modernes, enseignante
Amelie Chastagner, agrégative de Lettres modernes (ENS de Lyon)
Dominique Colas-Auffret, agrégative de Lettres modernes, enseignante au lycée Saint-Vincent à Rennes
Zoé Courtois, agrégative en Lettres modernes (Lyon 2)
Sara Cusset, agrégative de Lettres classiques (ENS de Lyon)
Sarah-Anaïs Crevier Goulet, agrégative en Lettres modernes (Nanterre), professeur certifiée et docteure en Littérature française
Roxane Darlot-Harel, agrégative de Lettres modernes (ENS de Paris)
Lise Desceul, agrégative, enseignante, doctorante en littérature comparée (Paris-Diderot, Université de Bourgogne, INALCO)
Claire Deyme, agrégative de Lettres (ENS de Paris)
Pauline Dubois Dahl, agrégative (Paris IV)
Julie Dubonnet, agrégative de Lettres classiques
Lucie Duvialard, agrégative de Lettres (ENS de Paris)
Manon Favrie, agrégative de Lettres modernes (Lyon 2)
Cécilia Fernandes, agrégative de Lettres modernes (Lyon 2)
Adèle Fouchier, agrégative de Lettres modernes (Paris III)
Marie Friess, agrégative de Lettres (ENS de Paris)
Julie Galizia, agrégative de Lettres Modernes (Strasbourg)
Cindy Gervolino, agrégative de Lettres modernes (ENS de Lyon)
Anna Gombin, agrégative de lettres modernes (Université Paris 7 – Denis Diderot)
Valentine Goubet, agrégative de Lettres Modernes (Paris IV)
Sacha Grangean, agrégatif de Lettres modernes (ENS de Lyon)
Sarah Johns, agrégative de Lettres modernes (ENS de Lyon)
Sarah Kapétanović, agrégative de Lettres modernes (ENS de Lyon)
Clémence Large, agrégative de Lettres modernes (ENS de Lyon)
Victoria Lassort, agrégative de Lettres modernes (Paris Nanterre)
Clara Lerousseau, agrégative (Paris-Diderot)
Anna Levy, agrégative de Lettres modernes (Paris-Diderot)
Léa Loriot, agrégative de Lettres modernes (Paris IV)
Alexandra Michieletto, agrégative de Lettres Modernes, enseignante
Anna Montiel, agrégative de Lettres Classiques (Bordeaux Montaigne)
Lina Oukherfellah, agrégative de Lettres modernes (Paris IV)
Manon Palma, agrégative externe de Lettres modernes (Université de Pau)
Clara Pividori, agrégative de Lettres modernes (ENS de Lyon)
Melanie Rabier, agrégative de Lettres modernes (Université de Grenoble), enseignante
Clara de Raigniac, agrégative de Lettres modernes (Paris III)
Julie Raiola, agrégative et enseignante
Jeanne Ravaute, agrégative de Lettres classiques (ENS de Lyon)
Hélène Rivière, agrégative de Lettres modernes (ENS de Paris)
Madeleine Savart, agrégative de Lettres modernes (ENS de Lyon)
Xavier Schmidt, agrégatif de Lettres modernes (ENS de Lyon)
Mariane Schouler, agrégative, enseignante
Lola Sinoimeri, agrégative de Lettres modernes (ENS de Lyon)
Matthias Soubise, agrégatif de Lettres modernes (ENS de Lyon)
Malo Vannet, professeur certifié et agrégatif de Lettres Classiques (Paris IV)

Cette demande est soutenue par :

Les Salopettes (Association féministe de l’ENS de Lyon) ;

Lucy Michel (ATER à l’ENS de Lyon, enseignante pour la préparation de l’agrégation), Cyril Vettorato (Maître de conférence en littérature comparée à l’ENS de Lyon, enseignant pour la préparation de l’agrégation), Michèle Rosellini (ex-préparatrice d’agrégation, pendant 20 ans à l’ENS de Lyon, aujourd’hui à la retraite pour l’enseignement, mais poursuivant ses recherches en littérature française du XVIIe siècle), Marine Roussillon (MCF à l’université d’Artois, préparatrice pour l’agrégation interne), Hélène Martinelli (MCF littérature comparée, ENS de Lyon), Jean-Christophe Abramovici (Professeur des Universités, Paris-Sorbonne, préparateur du programme sur Chénier), Claude Millet (Professeure à l’Université Paris-Diderot), Florence Lotterie (préparatrice du programme Chénier à Paris-Diderot et ENS Paris), Marik Froidefond (MCF à l’Université Paris Diderot, enseignante pour la préparation de l’agrégation) ;

Anne-Claire Marpeau (agrégée de Lettres modernes, doctorante en littérature comparée, ENS de Lyon), Anne Grand d’Esnon (agrégée de Lettres modernes, élève de l’ENS de Lyon), Maxime Triquenaux (agrégé de Lettres modernes, doctorant en littérature française, Lyon 2), Katia Ouriachi (agrégée de Lettres modernes, doctorante en littérature comparée, Paris IV), Chloé Dubost (M2 Lettres modernes, ENS de Lyon), Jean-Marc Baud (agrégé de Lettres modernes, doctorant en littérature française, ENS de Lyon), Laurent Trèves (professeur agrégé d’anglais en CPGE), Corto Le Perron (agrégé d’histoire, ENS de Lyon), Estel Nkhaly (étudiante en Lettres, ENS de Lyon), Marie Lécuyer (agrégée d’histoire, élève de l’ENS de Lyon), Ingrid Reppel (agrégée de Lettres modernes, ancienne élève de l’ENS de Lyon, enseignante au lycée René-Cassin à Gonesse), Audrey Harel (Professeure d’anglais, Université de Nantes), Stella Barcet-Simonpaoli (élève de classe préparatoire à l’Atelier de Sèvres, diplômée de Lettres classiques à la Sorbonne), Camille Bellenger (agrégée de Lettres modernes, doctorante en littérature médiévale, Paris IV), Manon Bienvenu-Crélot (agrégée d’allemand, élève de l’ENS de Lyon), Nathalie De Biasi (agrégée d’anglais, enseignante au lycée Robert Doisneau de Vaulx-en-Velin), Norbert Danysz (étudiant en chinois, ENS de Lyon), Élise Naceur (agrégative en anglais, ENS de Lyon), Julie Haag (agrégée de lettres classiques, enseignante en lycée), Victor Frayssinhes (agrégé d’Anglais, élève à l’ENS de Lyon), Cécile Perrin (agrégée d’espagnol, élève à l’ENS de Lyon), Lucas Serol (agrégé de lettres modernes, doctorant en littérature comparée, Université de Strasbourg), Elise Haessig (étudiante en Lettres Modernes, ENS de Lyon), Louis Autin (agrégé de lettres classiques, doctorant en lettres classiques, ATER à l’Université de Strasbourg), Carine Goutaland (professeure agrégée de Lettres modernes, INSA de LYON), Andréa Leri (ENS de Lyon), Adele Aissi Guyon (M1 Lettres modernes, ENS de Lyon), Laurent Lescane (agrégé de lettres modernes, enseignant au lycée Simone de Beauvoir, Garges-lès-Gonesse), Elsa Veret (agrégée de lettres modernes, doctorante à l’université Paris IV), Marine Lambolez (étudiante en sciences sociales à l’ENS de Lyon), Magali Georgeon (Lettres modernes, enseignante au collège Gay Lussac, Colombes), Zoé Perrier (étudiante en Lettres modernes, ENS de Lyon), Pauline Clochec (doctorante et ATER en philosophie à l’ENS de Lyon), Emmanuelle Morel (agrégée de grammaire, doctorante en lettres classiques, Lyon 2), Paul Carbain (ancien étudiant en Lettres à l’ENS de Lyon), Leïla Cherfaoui (agrégée de lettres modernes), Ophélie Lopez (Lettres modernes, enseignante en collège et lycée, ancienne agrégative), Melanie Slaviero (agrégée de lettres modernes, enseignante en lycée), Fanny Cardin (agrégée de Lettres modernes, doctorante en Lettres et cinéma, Université Paris VII Diderot), Jessika Vezian (certifiée, enseignante en lettres modernes, académie de Grenoble), Marceau Levin (agrégé de lettres modernes, enseignant en lycée), Sylvie Khalifa, Pauline Franchini (agrégée de lettres modernes, doctorante en littérature comparée, Université de Bourgogne), Audrey Guerba (agrégée de Lettres modernes, collège Les Servizières, Meyzieu), Yohann Trouslard (étudiant en sciences sociales à l’ENS de Lyon), Antoine Rousseau (étudiant en Histoire contemporaine à l’ENS de Lyon), Anastasia Amiot (enseignante de Lettres modernes en collège et lycée), Sophie Clair (étudiante en géographie, ENS de Lyon), Camille Tidjditi (agrégée de Lettres modernes, ENS de Lyon), Alexia Dedieu (agrégée de Lettres Classiques, doctorante à l’Université Grenoble Alpes), Sophie Soula (agrégée de Lettres Classiques, enseignante en collège), Véronique Cazaux Clairis (enseignante de Lettres modernes et philosophie, collège Charles de Gaulle), Gwendoline Hönig (agrégée de Lettres Modernes, lycée Joliot Curie), Agathe Muller (enseignante, collège Jean Zay de Lens), Raphaëlle Segond (agrégative en géographie à l’ENS de Lyon), Lorelei Giraudot (enseignante), Zoé Bonningue (agrégée de Lettres modernes, ENS de Lyon), Lou Lemoine (Master 2 de Philosophie contemporaine, ENS de Lyon), Lucie Amir (agrégée de Lettres Modernes, étudiante en M2 à l’ENS de Lyon), Véronique Rolland (enseignante), Lucie Oneda (enseignante), Laetitia Campagne (Professeure des écoles, EEPU Jules-Michelet, Cenon), Camille Brouzes (agrégée de Lettres modernes, doctorante en littérature médiévale, Université Grenoble Alpes), Pierre Mathieu (agrégé de lettres modernes, doctorant en littérature française), Fabienne Decup (professeure de Lettres classiques en CPGE), Sophie Bros (agrégée de Lettres modernes, doctorante en littérature française) ; Claire Karpman (agrégée de Lettres modernes, enseignante au lycée).

 

Pour signer cette lettre (agrégatifs⋅ves) ou soutenir la demande (enseignant⋅es, ancien⋅ne⋅s agrégatifs⋅ves, etc.) :

 

 

Petit guide pratique de l’écriture inclusive

Nous avons eu plusieurs demandes de ressources pour utiliser l’écriture inclusive : nous avons donc décidé de faire un petit guide avec des ressources déjà existantes, et quelques compléments.

En pratique

Comme pour tout changement d’habitudes profondément ancrées, vous pouvez y aller par étapes ou choisir une démarche plus radicale.

⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅

∇ Rang padawan : ces usages sont largement acceptés et préconisés. Ils ne surprendront pas vos interlocuteur⋅rices.

Niveau 1 : Féminisation des fonctions, titres et noms de métiers

La plupart des termes présentent déjà deux formes, à l’exception – tiens donc – des fonctions les plus valorisées et les moins féminisées. Il n’y aucune raison de ne pas féminiser ces formes, donc on dit, sauf indication contraire de l’intéressée : une chercheuse, une professeureune maire, Madame la Présidente.

Il y aura des hésitations sur des termes pouvant être potentiellement pris comme épicènes, à condition d’utiliser un article féminin : par exemple une maître de conférence ou une maîtresse de conférence (mais on continue bien de dire maîtresse pour une professeure des écoles, ce qui pose une difficulté) ; ou bien une chef ou une cheffe.

Niveau 2 : Remplacement des termes « universels » masculins

Remplacez « de l’homme » par « humain ». D’autres cas similaires peuvent se présenter. Vous pouvez également substituer un mot épicène à un masculin pluriel pour désigner un groupe, ou dédoubler l’expression pour éviter d’utiliser le masculin comme « neutre » : les membres de … , les personnes …, les étudiantes et les étudiants par exemple.

⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅

∇∇ Rang chevalier⋅ère jediVous accédez au rang supérieur. Ces pratiques d’écriture sont moins courantes mais commencent à se diffuser largement, ce qui vous permettra d’être compris⋅e même dans des environnements non-militants (correspondance universitaire, communication associative, …). Elles relèvent d’une différence marquée et visible face à l’orthographe classique.

Niveau 3 : Le truc avec le point au milieu là

L’essentiel à retenir, c’est que ce n’est pas une science orthographe exacte : choisissez ce qui vous plaît et vous semble le plus clair. Vous pouvez utiliser des conventions différentes en fonction des personnes à qui vous vous adressez, du contexte, du support… C’est tout à fait normal :

Celle qu’on oublie tout de suiteles parenthèses. Sauf si vous voulez que votre texte ressemble à un formulaire administratif.

Les plus simples si vous débutezles points ou les tirets.

La plus militantela majuscule. Elle est assez rarement utilisée en-dehors de milieux militants féministes et LGBTQI+ plutôt radicaux.

La plus discrètele point médian. Beaucoup plus mainstream que la majuscule, il a l’avantage d’être discret et de se fondre assez bien dans le mot sans arrêter la lecture (contrairement au point) et sans trop l’allonger (contrairement au tiret).

Deux usages coexistent en ce qui concerne les points, les tirets et les points médians pour le pluriel : certain⋅e⋅s mettent bien la marque du féminin entre les signes, tandis que certain⋅es autres allègent en enchaînent la marque du féminin et celle du pluriel.

Si un mot présente un féminin et un masculin qui ne se distinguent pas que par un -e ou consonne redoublée + -e (les lycéen⋅nesles nul⋅les), cela devient un peu plus incertain et moins parfaitement rigoureux. Vous serez relativement libres en la matière : la barre oblique offre la solution la plus grammaticalement logique, mais l’usage du point médian tend à se diffuser pour alléger les formes. Ainsi, pour les noms en -teur, on trouvera souvent auteur/trice, mais aussi auteur⋅triceauteur⋅rice ou auteurice, ou même auteur⋅e en concurrence avec autrice utilisé seul. Dans d’autres cas où une seule consonne change avant le -e, la modification sera plus discrète, rendant le point médian (ou tout autre signe) plus fluide, comme pour les sportif⋅ves ou encore les chercheur⋅ses (mais on trouvera aussi chercheur⋅es). Si cette solution heurte votre sens logique, vous pouvez écrire les sportifs/ves ou les chercheurs/euses.

Niveau 4 : Pronoms et déterminants simples

Une fois que vous savez féminiser noms et adjectifs, il faudra accorder vos déterminants et pronoms de la même façon : Bonjour à tou⋅te⋅sun⋅e étudiant⋅e, etc.

Vous allez rapidement vous apercevoir que l’article défini au singulier est très agaçant : vous pouvez choisir une forme comme le⋅lale⋅a ou læ. Vous pouvez aussi choisir de dédoubler l’expression pour simplifier : le⋅a lecteur⋅rice ou bien le lecteur ou la lectrice.

⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅ ⋅

∇∇∇ Rang maître⋅sse jedi : vous accédez au rang ultime. Ces usages sont plus rares, très marqués et sont plutôt réservés à des contextes précis actuellement (environnements militants, ouvrages spécialisés, …). Il est possible que votre interlocuteur⋅rice ne connaisse pas du tout ces conventions.

Niveau 5 : Pronoms et déterminants plus rares

Ils surprennent au début, mais sont relativement faciles à utiliser : ce sont essentiellement celleux, elleux, iel ou illes / ielles / iels qui vont remplacer celles et ceux, elles et euxil ou/et elleils ou/et elles à partir du moment où vous vous plongez dans le bain de l’écriture inclusive.

Niveau 6 : Accords majoritaires et de proximité

Ces deux propositions grammaticales consistent à réactualiser d’anciennes pratiques d’accord pour ne plus pratiquer la règle – idéologique – « le masculin l’emporte sur le féminin ». L’accord majoritaire consiste à accorder en fonction du genre le plus représenté dans les termes relatifs, tandis que l’accorde de proximité consiste à accorder avec le mot le plus proche – souvent le dernier mot d’une série.

Niveau 7 : Grammaires queer

L’écriture inclusive telle qu’elle est majoritairement pratiquée actuellement pose un problème d’invisibilisation des personnes qui ne s’identifient pas comme « homme » ou « femme » – on parle habituellement de personnes non-binaires – et consiste plus largement à reconduire la bicatégorisation des personnes par le genre.

Les milieux militants trans, intersexes ou queer ont développé des alternatives qui vont être plus ou moins proches de l’écriture inclusive féministe classique : la forme avec majuscule (militantEs), qui ne marque pas de dédoublement, pourra ainsi être utilisée. Des formes neutres et/ou inclusives sont également développées par soudure des marques de flexion (comme auteurice), par l’utilisation d’une marque de flexion inédite (par exemple -ae au lieu de -é/-ée), ou encore en masquant la marque de flexion habituelle par une astérisque.

Les formes avec point médian ou les pronoms iel / illes / ielles sont également utilisées à la fois en grammaire féministe classique et en grammaire queer : alors qu’elles marquent l’addition ou l’alternative en emploi générique dans un cas, elles seront souvent utilisées en emploi spécifique et au singulier dans l’autre (« iel est arrivé⋅e », « je suis content⋅e »). Là encore, il existe cependant beaucoup plus de pronoms, et il est d’usage de demander à une personne celui qu’elle préfère utiliser.

F.A.Q.

Puis-je utiliser l’écriture inclusive dans mon mémoire ?

Oui. Nous vous conseillons tout de même d’en parler à votre directeur⋅rice.

Mais je ne trouve pas le point médian !

Ce n’est pas toujours simple, car cela dépend des claviers. On vous propose d’essayer un peu toutes les possibilités ci-dessous et de voir si il y a en une qui marche :

  • Sur GNU/Linux : AltGr + × (du pavé numérique) ou AltGr + ⇧ Maj + . ou encore AltGr + :
  • Sur Mac OS X : Alt + ⇧ maj + F
  • Sur Windows : Alt+0183  ou Alt + 00B7

Si ça ne marche toujours pas, le plus simple est de créer un bon vieux raccourci clavier. Nous avons fait un petit tutoriel.

Comment je fais à l’oral ?

La pratique la plus commune consiste à dédoubler l’expression : les étudiant⋅es devient les étudiantes et les étudiants. Si vous lisez un texte écrit en écriture inclusive à l’oral, vous allez sûrement faire sauter quelques traits en ne dédoublant que le nom dans le groupe verbal – ce n’est pas bien grave.

Vous pouvez cependant adopter d’autres usages à l’oral, comme marquer une légère pause avant de faire sonner le ⋅e. Comme noté précédemment, la lecture dédoublée des formes en ⋅e pose un problème d’invisibilisation des personnes non-binaires : certaines formes présentes dans les usages queer se prêtent bien, voire mieux au langage oral puisqu’il n’existe qu’une seule forme (auteurice par exemple, les pronoms iel ou toustes, l’article lae…), d’autres formes sont plus difficilement prononçables.

Si vous parlez à un public majoritairement composé de femmes, vous pouvez aussi tout féminiser, pour éviter de dédoubler le terme employé (Est-ce que toutes les étudiantes sont arrivées ? dans des filières fortement féminisées par exemple). Cependant, cela peut être problématique lorsque vous utilisez un terme de façon générique, en associant par exemple une profession considérée comme féminine au féminin en langue : il semble ainsi préférable de dire : je cherche une ou un sage-femme, une infirmière ou un infirmier, une assistante ou un assistant maternel.

Globalement, faites ce qui vous semble le plus simple.

Est-ce qu’il n’y a que des arguments stupides contre l’écriture inclusive ?

Sur le site de l’Académie française, oui. En revanche, le constat d’un langage binaire, sexiste et androcentré, motivé idéologiquement, ne conduit pas forcément aux mêmes solutions : le genre dans la langue reste quelque chose de très rigide, de sorte que les solutions proposées sont en général toujours imparfaites.

Est-ce que les féministes vont me taper si je n’utilise pas l’écriture inclusive ?

Non. En revanche, insister pour utiliser un titre non-féminisé, surtout lorsqu’une personne vous dit préférer la forme féminisée vous exposera à des manifestations d’hostilité légitimes. De la même façon, refuser d’utiliser les pronoms indiqués par une personne pour la désigner est un comportement transphobe que ne justifient ni la défense de la langue française ni votre propre flemme de vous adapter.

Est-ce que je dois regarder la chronique de Raphaël Enthoven sur l’écriture inclusive avant de l’utiliser ?

Non, épargnez-vous cela.

Réflexions et travaux sur l’écriture inclusive

Sur le blog Genre !, « Féminisation de la langue : quelques réflexions théoriques et pratiques »

Sur le blog Dessins sans Gluten, la même mais en BD : « Féminisation du langage et écriture inclusive »

Une interview de Yannick Chevalier sur Rue89,  « Six arguments pour inclure les femmes dans votre langage »

La synthèse faite par Mathieu Arbogast pour l’INED sur l’utilisation de l’écriture inclusive dans la recherche (à envoyer à votre directeur⋅rice s’iel est réticent⋅e à ce que vous l’utilisiez, ça fait une bonne caution scientifique) : « La rédaction non-sexiste et inclusive dans la recherche : enjeux et modalités pratiques »

Le « Guide pour une communication publique sans stéréotypes de sexe » du Haut Conseil à l’Egalité reprend des enjeux plus larges, qui concernent également les expressions utilisées ou les choix visuels de communication (utile pour les associations étudiantes).

Un passionnant entretien avec Julie Abbou, Aron Arnold, Maria Candea et Noémie Marignier, « Qui a peur de l’écriture inclusive? Entre délire eschatologique et peur d’émasculation« .

Une synthèse des travaux scientifiques sur les représentations associées au masculin générique : « L’écriture inclusive : parlons faits et science« .

 

 

 

Quelques éléments de réflexion sur la non-mixité féministe

Lors de notre assemblée générale le 14 septembre 2017, nous avons débattu, avant d’élire un nouveau bureau, de la mixité ou de la non-mixité de ce bureau. Nos statuts n’imposent pas la non-mixité du bureau, mais celle-ci peut être débattue chaque année par les adhérent⋅es, en fonction des personnes présentes, des objectifs de l’association, de son organisation ou des problèmes rencontrés. Le consensus n’ayant pu être atteint, la non-mixité du bureau pour l’année 2017-2018 a été votée par 18 votes pour, 3 abstentions et 2 votes contre ; les 8 hommes cisgenres adhérents de notre association et présents à l’assemblée générale n’ont pas pris part au vote. Notre association demeure par ailleurs mixte, et les hommes cisgenres pourront régulièrement prendre part à l’organisation des actions et au travail associatif, comme tou⋅te⋅s les adhérent⋅es.

Pour poursuivre ces discussions et approfondir cette question, nous vous proposons quelques lectures :

1. Sur le principe et la pratique de la non-mixité :

– Plusieurs billets de Christine Delphy défendent l’importance de la non-mixité dans les luttes féministes contemporaines : « La non mixité, une nécessité politique » ou « Retrouver l’élan du féminisme ».

–  « La non-mixité, un outil politique indispensable » de Rokhaya Diallo et une interview de François Vergès sur la non-mixité afroféministe, « De l’utilité de la non-mixité dans le militantisme » écrit par Caroline de Haas dans le contexte de Nuit Debout, qui revient sur les débuts d’OLF

– Les synthèses de L’écho des sorcières et de Simonae sur la non-mixité féministe.

– Pour en savoir plus sur la pratique de la non-mixité féministe au début des années 70, vous pouvez lire l’article « La politique c’est la vie même » dans Le Torchon brûle (p. 22), le journal du MLF.

– L’article « La non-mixité comme métaphore » de Liliane Kandel dans Egalité entre les sexes : mixité et démocratie (en BU Diderot).

– « Les groupes de parole ou la triple concrétisation de l’utopie féministe » de Marion  Charpenel, article en ligne en accès réservé.

2. Sur la position des hommes dans les luttes féministes :

– L’article « Nos amis et nous » (1974-1975) de Christine Delphy est un texte essentiel en France malgré l’évolution importante du contexte militant.

– Le « Petit guide de dispowerment pour les hommes proféministes » de Francis Dupuis-Déri est à la fois une liste de conseils pour les hommes cis souhaitant participer aux actions militantes féministes et une problématisation des enjeux de leur participation.

– Une thèse (disponible en ligne) a été consacrée à cette question par Alban Jacquemart : « Les hommes dans les mouvements féministes français. Sociologie d’un engagement improbable »

– L’article de Léo Thiers-Vidal « De la masculinité à l’anti-masculinisme » dans Nouvelles Questions Féministes.

Rentrée 2017-2018 : on reparle du consentement

Pour imprimer et afficher cette campagne dans votre fac, école, famille ou lieu de travail, c’est ici (format A3).

Pour cette rentrée, nous avons réédité notre campagne sur le consentement, avec des nouvelles couleurs. Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur le consentement, mais nous proposons ici les bases !

Exhibitions et consentement (1)

Nouveauté cette année, nous avons décidé de faire un petit point sur la pratique de la nudité festive en milieu étudiant, en partant d’une définition large de l’exhibition (la définition légale étant très restreinte). Il s’agit notamment de rappeler que le consentement n’est pas engagé que lorsqu’il y a un contact physique. Nos conseils concernent surtout les soirées étudiantes, mais ils peuvent aussi s’appliquer à l’envoi non-consenti de photos d’organes génitaux par exemple.

Si votre lieu d’étude est concerné par des pratiques rituelles d’exhibitions, vous pouvez rappeler aux personnes concernées la loi, mais aussi proposer la mise en place d’un cadre de nudité consentie : prévoir par exemple lors d’une fête ou d’une soirée des horaires où la nudité est possible, ou bien un lieu spécifique, pour que chacun⋅e puisse profiter de la fête sans être exclu⋅e de fait par une nudité imposée. Soyez également attentif⋅ve au contexte général : pour que la nudité ne soit plus une pratique très majoritairement masculine et imposée, il faut une réflexion sur le regard porté sur les corps des femmes présentes, le contenu des chants festifs (souvent très sexistes) et le respect du consentement de chacun⋅e lors des fêtes.

Exhibitions et consentement